Le fait d’aborder l’exil depuis ses matérialités revient à interroger les conditions à la fois concrètes et symboliques de son expérience, en déplaçant l’analyse des seules catégories juridiques, démographiques ou politiques vers les registres du sensible et de l’incorporé. Ce numéro propose d’examiner l’exil à partir de ce qui s’y donne à sentir, à écouter, à goûter, à manipuler et à habiter, en portant une attention particulière aux objets comme médiateurs des rapports au monde dans des situations de rupture, de perte, de déplacement et de recomposition. Cette introduction est l’occasion de revenir sur les terminologies, notamment l’articulation que nous proposons entre exil, sensorialités et sensibilités, en prenant les matérialités comme un vecteur social, politique et subjectif, permettant une réflexion pluridisciplinaire abordant la matérialisation de l’exil grâce aux sens et aux sensibilités. Privilégier le terme d’exil — plutôt que ceux de migration et de diaspora — comme opérateur analytique permet de saisir les dimensions intimes et subjectives de l’expérience migratoire. Nous avons travaillé la distinction entre les termes dans un précédent article (Maghnouji et Peraldi-Mittelette 2024), où nous distinguons la condition migrante (Raulin, Cuche et Kuczynski 2009 ; Le Courant et Agier 2022), la condition diasporique (Hall 1990 ; Hovanessian 2005 ; Dufoix 2011 ; Bordes-Benayoun 2012) et la condition exilique (Nouss 2015). En nous focalisant sur la condition exilique, l’intérêt est de revenir à l’intime et à la perception de soi lorsqu’on est confronté à l’« étrangéité » (Stavo-Debauge 2017 : 9). Il s’agit de dépasser la condition d’étranger telle qu’elle est traditionnellement étudiée (Simmel 1984 ; Ricoeur 2006 ; Tassin 2017), pour l’élargir à une condition à laquelle personne n’échappe (Agier 2013), laquelle ne prend pas uniquement en compte les traversées de frontières internes ou externes (Daum et Dougnon 2009 ; Degorce et al. 2024). Il s’agit ainsi de penser l’exil non seulement comme une situation sociale, politique et économique, mais aussi comme une épreuve existentielle, engageant en profondeur les manières d’être-au-monde et de se percevoir soi-même. Ainsi, ce numéro permet de réfléchir à deux aspects de l’exil : la dimension politique (l’organisation diasporique des Touaregs, l’organisation politique des Noons au Sénégal dans leur pratique musicale, l’organisation des personnes demandeuses d’asile dans un camp) et la dimension individuelle et intime (des partages de mets, de moments festifs, ou encore de récits de soi dans la littérature). La migration est un processus polymorphe qui demande une analyse subtile tant ses manifestations et ses expressions sont plurielles. En choisissant de nous arrêter sur la notion d’exil, nous optons pour travailler sur un concept qui sous-tend, de façon consubstantielle, une idée de perte et d’éloignement (Pestre 2010 ; Freedman 2017). Contrairement à d’autres termes, comme celui de réfugié, qui renvoie à un statut juridique dans le cadre de la convention de Genève de 1951, ou celui, plus général, de migrant, dont la définition reste flottante, le vocable exil, dans son utilisation contemporaine, rappelle que derrière les mouvements migratoires, il y a des individus qui font l’expérience concrète du déplacement. En considérant, à la suite d’Alexis Nouss, que « le terme de condition exilique est utile justement en opposition à la catégorie des “migrants” qui […] dessine une figure sans chaire et sans ombre » (2015 : 14), nous le rejoignons également lorsqu’il indique qu’« [e]ssentialiser la migration sous le signe de l’exil équivaut alors à faire vivre les migrants » (ibid. : 14). Cette condition exilique, il la situe à l’interface des mondes (ibid. : 12), et rappelle qu’il existe « une continuité entre les histoires et les mémoires, une biographie fragmentée qui compose …
Appendices
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