Philippe Pesteil, professeur d’anthropologie à l’Université de Brest, publie un ouvrage original consacré aux significations liées aux empreintes de pas, abordées comme un phénomène relevant des universaux culturels. Croisant de nombreuses disciplines, l’auteur déroule un plan, structuré en 13 chapitres plus ou moins longs. Il emmène le lecteur se promener sur les sentiers des capacités cognitives, de l’empreinte comme forme et comme indice à des considérations sur le temps, à l’importance de l’empreinte dans la préhistoire, les savoir-faire des pisteurs ou encore l’analyse d’un corpus merveilleux. Car les empreintes ne sont pas seulement des traces matérielles laissées par les hommes ou les animaux, elles relèvent aussi du registre de l’imaginaire. Dans cet ouvrage, Philippe Pesteil développe les multiples fonctions de l’empreinte telles qu’elles ont été rapportées dans des travaux qui embrassent tous les continents et toutes les époques. En ce sens, son objectif est bien de proposer une synthèse empirique des recherches portant sur ce motif à partir d’une somme impressionnante de références bibliographiques (près de 300 titres). Il rappelle que l’empreinte pédestre a été largement investie par les préhistoriens, les psychanalystes, les ethnologues ou encore les folkloristes. Cette étude de cas est cependant orientée sur un plan théorique. L’auteur se réfère aux travaux en anthropologie des sens et adopte une approche « phénoménologique remontant vers une explication cognitive puisant ses racines dans l’évolution » (p. 302). La dimension cognitive, centrale dans cet ouvrage, permet de cerner les interactions entre mécanismes cérébraux et environnement, en cherchant à croiser les capacités acquises au cours de l’évolution et les intérêts du moment. En fait, la question posée porte sur le passage de la reconnaissance des traces comme outil nécessaire à la survie à un instrument adaptatif et performatif. L’auteur se demande si le cerveau a acquis des connaissances cognitives de reconnaissance, de sélection, de catégorisation, de mémorisation des formes lui donnant aptitude à l’interprétation des signes. En fait, nous trouvons ici une forme, l’empreinte de pas, qui aurait une fonction première, par exemple liée à la chasse, et qui semble s’adapter à d’autres réalités par effet de métaphore. C’est ainsi, dit l’auteur, que le cerveau va reconnaître cette forme sur des supports où, en principe, il ne devrait pas y en avoir, comme c’est le cas de la pierre. Cette extension aux traces merveilleuses s’inscrit de fait dans cette approche du processus évolutif de l’espèce. Alors, que nous apprennent les traces de pas, qu’elles soient réelles ou imaginaires ? L’auteur souligne à juste titre dans son avant-propos que l’empreinte, cette forme en creux, est à la fois une chose inscrite dans une matérialité et un signe. « C’est un lexème fantôme du corps et une histoire qui, dans sa pérennité, indique une identité » (p. 12). L’empreinte relève de l’observation, elle implique deux acteurs, l’observateur (présent) et l’auteur (absent) ; elle met en scène une capacité visuelle (celle de l’observateur) et une capacité motrice (celle de l’auteur) et, l’action exercée sur la matière produit une forme, une trace unique, faisant de l’absence quelque chose de présent. Ce qui n’était que temporaire devient figé tel un « souvenir du présent », selon l’expression de Bergson. Mais l’empreinte ne relève pas seulement d’un système technique, elle met en jeu des capacités de mémorisation et peut aussi avoir une fonction médiatrice conduisant au monde de la surnature. L’auteur cite en particulier les travaux de Michèle Therrien et de Bernard Saladin d’Anglure sur les sociétés inuit pour montrer que le pouvoir de voyager dans la surnature implique de savoir lire certaines traces visibles et invisibles, et donc de mobiliser des compétences du quotidien. Une part importante …
Pesteil Philippe, 2024, Pour une anthropologie de l’empreinte. Approche cognitive et phénoménologique d’une forme. Paris, Éditions Mimésis, 300 p.[Record]
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Isabelle Bianquis
Université de Tours, UMR CITERES, Tours, France
