Dans Until Justice Comes: Photographs 1970-2024, la photographe engagée et essayiste australienne Juno Gemes attire notre attention sur le sort des Autochtones d’Australie au cours de ces six dernières décennies. Pour cet ouvrage, Gemes a sélectionné 220 photographies qu’elle a réparties en 19 chapitres. Ces chapitres relatent des moments clés des Autochtones australiens dans leur lutte pour la terre et les droits civiques, depuis le début des années 1970 jusqu’en 2024. Dans chaque chapitre, les photographies dialoguent avec de courts essais ou des poèmes. Les 20 contributeurs sont des politiciens autochtones australiens célèbres, comme Linda Burney, ou des intellectuels, comme Ali Cobby Eckermann, Djon Mundine, Larissa Behrendt, John Maynard, Frances Peters-Little ou Sandra Phillips. D’autres contributeurs sont ce que Gemes appelle des « alliés », soit des anthropologues, des conservateurs de musée et des historiens non autochtones qui se sont battus pendant de nombreuses décennies aux côtés des Aborigènes, comme Fred Myers, Rhonda Davis, Catherine de Lorenzo, Nicholas Tsoutas, pour n’en citer que quelques-uns. Gemes commence le livre en abordant les débuts de sa carrière. Cette jeune photographe d’origine hongroise, arrivée en Australie avec ses parents à l’âge de cinq ans, en 1949, a très tôt ressenti un lien fort avec les Aborigènes australiens dépossédés de leur terre. Comme le fait remarquer Djon Mundine dans l’essai qui ouvre le livre, Gemes faisait partie d’une poignée de femmes photographes qui « étaient à la fois au centre, l’appareil photo à la main, et à la périphérie, étant souvent la seule personne non autochtone présente » (XIII, notre traduction). Gemes voulait comprendre les Autochtones et imaginer de nouvelles possibilités avec eux et pour tous les Australiens. Elle témoigne des expériences enchevêtrées qu’elle a vécues avec les Aborigènes sur leurs terres lorsqu’elle a passé plusieurs mois avec son jeune fils sur l’île de Mornington, entre 1978 et 1981. Ses premières expériences avec la coopérative culturelle de Woomera et ses séjours sur l’île de Mornington ont permis à Gemes d’acquérir une compréhension fondamentale de ce que signifie être avec les Aborigènes australiens : partager et apprendre. Les populations autochtones vivant sur l’île de Mornington ont toutes été dépossédées de leurs terres, elles ont souvent été déplacées et soumises aux décisions répressives du gouvernement du Queensland. Sur cette île, comme dans de nombreuses autres régions d’Australie, les Autochtones dépossédés ont dû se reconstruire et se battre pour maintenir leur culture en vie. Les photographies de Gemes sélectionnées dans l’ouvrage dépeignent la complexité des vies cérémonielles et politiques, la tension entre les demandes autochtones et la gouvernance non autochtone. Ses photographies reflètent la complexité des réalités, sur le terrain, de la dépossession, des négociations des Aborigènes avec l’Australie dominante, ainsi que des expériences de nature ontologique qui résistent à toutes les formes de romantisme. Gemes ne se contente pas de capturer des moments clés de l’histoire politique aborigène, principalement urbaine. Comme l’écrit John Maynard, elle prend aussi part à l’histoire, en étant « une partisane et une militante de premier plan » (p. 28). Nombre de ses photographies seront d’ailleurs utilisées sur des brochures ou des bulletins d’information de campagnes politiques autochtones pour lutter contre l’invisibilité et le colonialisme. Les photographies des marches politiques pour le droit à la terre, dont plusieurs prises à Sydney et à Brisbane en 1981, témoignent de l’intensité du mouvement aborigène et de l’ascension de ses leaders — Mum Shirl (Mme Shirley Smith), Charles Perkins, Gary Foley, Maureen Watson, Essie Coffey, Marcia Langton. Les manifestations pour le droit à la terre qui ont lieu à la fin des années 1970 vont permettre aux Aborigènes et aux Autochtones du détroit de …
Appendices
Référence
- Cartier-Bresson H., 2014, Images à la Sauvette. Göttingen, Steidl.
