Dans cet ouvrage, traduit de l’italien par Luis Dapelo, le philosophe italien Leonardo Franceschini déploie, en trois chapitres, un modèle généalogique destiné à la décolonisation de la culture. Maître de conférences à Shanghai, l’auteur a enseigné dans plusieurs universités espagnoles et est affilié à des centres de recherche à Barcelone et à Lima. Sa démarche philosophique se distingue par son approche macrohistorique et sa spécialisation dans la construction de l’idée de race. Des figures iconiques et incontournables, dont Hannah Arendt, Albert Einstein, Claude Lévi-Strauss, Edward Saïd, ou encore Jean-Paul Sartre, jalonnent cet ouvrage, qui sonne comme une invitation pour un public large. Franceschini adopte un ton littéraire et philosophique, en respectant clarté didactique et exigence académique. Ce double registre, à la fois familier et soutenu, offre un jargon spécialisé pour une histoire universelle. Si l’ouvrage est pertinent pour les chercheurs s’intéressant à l’histoire coloniale, à l’impérialisme occidental et à l’hégémonie épistémique, son écriture limpide le rend également accessible à tous les curieux d’une histoire coloniale commune. D’entrée de jeu, l’auteur présente l’idée de division du monde. Il pointe la supériorité culturelle et épistémique de la « civilisation euro-blanche-chrétienne » (p. 14), qui se nourrit de l’idée d’un développement économique légitimant l’infériorité des pays du tiers-monde. Pour en illustrer les mécanismes, il invoque, dès le premier chapitre, l’histoire coloniale qui manifeste la construction de la notion de race par un Occident s’appropriant la planète ; l’habitat, au-delà de ses habitants. Nous voyageons bientôt en des temps plus lointains, vers des espaces où l’idée de supériorité intellectuelle prend racine. Sous la plume de figures majeures, telles que l’historien grec Thucydide et l’empereur romain Cicéron, le profil de l’étranger se façonne : fascinant, exotique, barbare et sauvage. Le début d’un christianisme universel et supérieur alimenta cette idée, jusqu’à ce que la « révolution épistémologique » (p. 39) ancre de manière rationnelle le « racisme ontologique et épistémique » (p. 39-40). Ainsi se scelle la dissociation entre les chrétiens blancs européens latins, civilisés et supérieurs, et les étrangers, inférieurs, arriérés, et donc, non civilisés. Le second chapitre poursuit cette fresque historique. L’auteur dénonce l’oubli des histoires africaines et les préjugés bien installés liés aux signes d’extériorité et d’altérité donnant naissance aux « découvertes ». Toutefois, ce retour historique semble plutôt souligner la « complicité existante entre la géographie et l’épistémologie » (p. 78). Franceschini met en lumière la stratégie politico-épistémique des chrétiens européens, notamment soutenue par l’Espagne et le Portugal, qui s’exerce par « le pouvoir sur le et par rapportau savoir » (p. 94). À travers cette domination eurocentrique, les populations non européennes se retrouvent dépossédées de leur histoire, ou plutôt, elles ne se voient reconnaître un passé qu’à partir du moment et à la condition où elles entrent dans l’histoire coloniale. L’auteur mobilise ensuite les travaux du philosophe, écrivain et militant José Carlos Mariátegui pour examiner les effets systémiques de l’exploitation impérialiste au Pérou. Il présente les contrastes contextuels et culturels qui exigent une réévaluation critique des doctrines marxistes eurocentrées. Dans son troisième chapitre, portant sur la pensée décoloniale, l’auteur consacre sa première partie aux célèbres auteurs décoloniaux Aimé Césaire et Frantz Fanon. Pour l’un, l’univers est une « multiplicité de détermination cosmo-épistémique » (p. 125) allant à l’encontre de l’universalisme proposé par Hegel et Marx. Pour l’autre, l’essentialisation du colonisé doit s’annihiler pour penser le décolonialisme. Dans une seconde partie, Franceschini évoque les initiatives décoloniales contemporaines, en érigeant Enrique Dussel et Walter Mignolo comme piliers du groupe Modernité/Colonialité. Dans la lignée de Césaire, Dussel invite à appréhender l’Autre en dynamitant l’ethnocentrisme européen, c’est-à-dire en envisageant pleinement « la pluralité …
Franceschini Leonardo, 2024, Décoloniser la culture. Race, savoir et pouvoir : généalogies et résistances. Paris, L’Harmattan, 182 p.[Record]
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Marck Pépin
Département d’anthropologie, Université Laval, Québec (Québec), Canada
