Les traducteurs d’un texte aspirent à rendre ce dernier disponible et compréhensible pour un nouveau public. On conçoit habituellement cet acte comme permettant de traverser des frontières linguistiques. Ce ne fut cependant pas notre motivation principale tout au long du projet qui mena à L’Europe et l’histoire des sans-histoire (Wolf 2023). Les travaux d’Eric Wolf sont connus et utilisés de longue date dans le monde francophone, que ce soit à travers la traduction de Peasant Wars of the Twentieth Century (Wolf 1969, 1974), par des références directes à ses textes en langue originale, ou encore par le recours à des traductions en langue espagnole chez les latino-américanistes. Parmi ces traductions, notons Europa y la gente sin historia que publia Augustín Bárcenas en espagnol en 1987. Le fait d’ajouter une version en français de Europe and the People Without History à cette offre revêt sans doute une valeur pédagogique. Elle rend le livre plus facilement utilisable dans nos cours, mais cette raison pragmatique devint rapidement le prétexte de la traduction plutôt que son moteur fondamental. Si nous devions cerner ce dernier, nous dirions qu’il est à trouver dans la volonté qui nous animait de revisiter certaines discussions davantage laissées en suspens que dépassées dans les décennies qui ont suivi la publication de Europe. L’une des contributions importantes de ce livre fut d’évoquer la complexité ethnographique pour nous inviter non seulement à refuser la réification des groupes humains en les pensant plutôt comme des « relations de relations », mais aussi à prendre en compte le fait que ces réseaux de relations sont devenus globaux avec l’expansion d’abord coloniale, puis éventuellement capitaliste. Au fil des cinq années durant lesquelles nous avons travaillé à la traduction de ce livre, de même que depuis sa parution, nous avons eu plusieurs occasions de discuter de cette « anthropologie dialectique » avec des collègues, des étudiantes et étudiants, de même qu’avec nos éditeurs. C’est d’ailleurs avec une grande reconnaissance que nous les remercions de leurs généreux commentaires qui ont à la fois nourri notre réflexion et, espérons-le, affiné notre compréhension des intentions de ce texte. Nous ne nous sommes jamais posés en défenseurs du livre de Wolf. Ce serait prétentieux et inutile. Wolf savait très bien défendre ses idées. Europe recèle un véritable trésor de débats implicites et de quelques débats plus explicites. Une édition critique du texte les ferait remonter à la surface et les expliciterait. Nous aurions là un panorama fascinant de l’anthropologie et de l’économie politique des années 1970. Par ailleurs, Wolf n’a jamais hésité à revenir sur ses propres positions, notamment à propos de l’existence de la « Closed Corporate Peasant Community » (1957), qui fut si influente dans les années 1970 et qu’il démolit dans Europe et ses textes subséquents. Ainsi, nous ne ressentions jamais le besoin de défendre Wolf — et ne le ressentons toujours pas —, mais nous ne pouvions nous empêcher, non plus, de noter que le fil conducteur du livre, soit l’interconnexion croissante de l’ensemble du globe dans des réseaux coloniaux et capitalistes, touchait certainement un nerf sensible chez plusieurs de nos interlocutrices et interlocuteurs. En premier lieu, le titre de l’ouvrage. Ce fameux titre… Dans l’introduction du livre, nous tentons de le contextualiser, de noter son caractère ironique. Mais sous ces « éclaircissements » se cache le fait qu’arrêter une décision quant à la manière de traduire ce titre fut un des défis les plus importants de ce processus d’édition. Nous aurions dû conserver toutes les versions proposées à titre de preuve, mais il n’est pas exagéré de dire que nous avons débattu de plusieurs …
Appendices
Références
- Morantz T., 2017, Attention ! L’homme blanc va venir te chercher, traduit de l’anglais par P. Raynault-Desgagné. Québec, Presses de l’Université Laval.
- Valensi L., 1983, « Eric R. Wolf, Europe and the People Without History », Annales : Économies, sociétés, civilisation, 38, 6 : 1280-1281.
- Wolf E., 1957, « Closed Corporate Peasant Communities in Mesoamerica and Central Java », Southwestern Journal of Anthropology, 13, 1 : 1-18.
- Wolf E., 1969, Peasant Wars of the Twentieth Century. New York, Harper & Row.
- Wolf E., 1974, Les guerres paysannes du vingtième siècle, traduit de l’anglais par M. C. Giraud. Paris, François Maspero.
- Wolf E., 1982, Europe and the People Without History. Berkeley, University of California Press.
- Wolf E., 1987, Europa y la gente sin historia, traduit de l’anglais par Augustín Bárcenas. México, Fondo de Cultura Económica.
- Wolf E., 2023, L’Europe et l’histoire des sans-histoire, traduit de l’anglais par André C. Drainville et Martin Hébert. Montréal, Écosociété.
