L’économie politique pratiquée par Eric Wolf a influencé d’une manière importante l’évolution de l’anthropologie francophone au Canada. L’une des représentantes les plus intéressantes des premières générations d’anthropologues formées sous l’influence de l’anthropologue américain d’origine autrichienne est sans aucun doute Marie France Labrecque, dont les travaux de recherche sur les Amériques ont contribué à la formation de plusieurs générations d’anthropologues au Québec. Professeure émérite au Département d’anthropologie de l’Université Laval, Marie France Labrecque mobilise les concepts de l’économie politique dans ses recherches sur le travail féminin et sur le genre chez les populations mayas en Amérique centrale. Parmi ses nombreuses publications, on peut mentionner La migration saisonnière des Mayas du Yucatán au Canada : la dialectique de la mobilité (2016), Être maya et travailler dans une maquiladora (2005) ainsi que le numéro thématique d’Anthropologie et Sociétés, « Perspectives anthropologiques et féministes de l’économie politique » (2001). En reconnaissance à la contribution de la professeure Labrecque, la Société canadienne d’anthropologie a créé le prix Labrecque-Lee en son honneur et en celui du grand anthropologue Richard Borshay Lee. La professeure Labrecque nous a accordé un entretien, car nous souhaitions connaître ses réflexions concernant l’influence de l’anthropologie wolfienne sur son cheminement et sur l’anthropologie pratiquée en Amérique du Nord. Nous sommes heureux de partager cet entretien avec vous. Wolf travaillait donc déjà à ce livre lorsque j’ai été admise, en 1975, au programme de doctorat en anthropologie au Graduate Center de la City University of New York (CUNY) sous sa direction. Certes, il n’y travaillait pas à temps plein, puisqu’il enseignait à la fois au Graduate Center et au Lehman College. Il était déjà extrêmement connu et était très sollicité comme directeur de thèse, ce fut donc un grand privilège de travailler avec lui, privilège que plusieurs collègues de ma génération m’ont envié. En plus de son travail de professeur, son engagement professionnel, politique et citoyen lui prenait une bonne partie du temps qui lui restait. Lorsque je suis arrivée à New York, les années noires du maccarthysme n’étaient pas encore très loin derrière, mais on ne peut pas dire qu’on avait à se cacher pour parler de marxisme. Wolf le faisait ouvertement dans ses cours et ses conférences, et personne ne s’en inquiétait. C’était un homme, un universitaire réputé et bien établi. Ce n’était pas tant l’adhésion à cette approche dans le milieu universitaire qui heurtait une certaine partie de l’establishment, mais bien le fait qu’elle constitue un des fondements du militantisme. Wolf avait en quelque sorte goûté à cette médecine au sein même de l’American Anthropological Association, alors qu’à titre de responsable du comité d’éthique, il avait dénoncé, avec d’autres collègues, le fait que certains anthropologues avaient contribué à l’entreprise contre-insurrectionnelle des États-Unis dans le Sud-Est asiatique (Wolf et Jorgensen 1975). Cette dénonciation a mis Wolf et ses alliés au centre d’une controverse à laquelle même Margaret Mead avait été associée — pas nécessairement ni entièrement du côté de Wolf. Le militantisme et l’engagement politique entraînaient donc un certain nombre de conséquences pour les intellectuels. Un autre exemple est celui d’une de mes professeures à CUNY. Il s’agit d’Eleanor Leacock, ouvertement engagée en tant que femme et féministe dans des luttes contre les inégalités de classes, de « races » et de genre — des luttes clairement intersectionnelles avant la lettre, comme certaines autrices traitant de son oeuvre commencent d’ailleurs à le reconnaître (Hodge McCoy 2008 ; Kanna 2022). Leacock était par ailleurs explicitement marxiste et elle l’avait démontré avec aplomb en 1972, alors qu’elle rééditait l’ouvrage d’Engels sur L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État …
Appendices
Références
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