Depuis la parution de Europe and the People without History (1982) (L’Europe et l’histoire des sans-histoire en français), il y a plus de quatre décennies, le postulat qui guide cette oeuvre majeure d’Eric Wolf reste d’une actualité incontestable. L’anthropologue américain d’origine autrichienne écrit : Avec les contributions de ce numéro thématique d’Anthropologie et Sociétés, nous souhaitons rappeler la pertinence de cette thèse pour l’anthropologie de notre temps. En effet, la réification de la vie sociale et la construction d’unités sociétales isolées et statiques semblent encore une pratique courante dans les sciences sociales contemporaines. Que ce soit au sein d’approches qui tendent à réserver un traitement anhistorique et presque naturaliste à des notions telles que la « race » ou l’« identité », ou dans des perspectives qui, à l’instar du récit sur le « choc des civilisations », utilisent la notion d’« altérité » pour produire des images (et des imaginaires) imperméables de l’Occident et de son opposé complémentaire, le « reste du monde », le risque de faire des objets d’étude anthropologique des unités fixes et fermées — telles des boules de billard « rebondiss[a]nt les unes sur les autres », pour reprendre une métaphore de Wolf (2023 : 32) — semble persister dans le domaine des sciences sociales. Dans la démonstration de sa thèse, Wolf entreprend une ambitieuse réinterprétation de l’histoire de notre monde, qui commence par la description de différents espaces et de différentes périodes qui ont précédé l’expansion coloniale de l’Europe, pour se terminer par l’analyse de l’ordre social qui apparaît au XVIIIe siècle et qui reste dominant jusqu’à nos jours : le capitalisme industriel. Dans les premiers chapitres du livre, un explorateur imaginaire guide le lecteur dans un voyage impossible à travers le monde qui a précédé l’avènement du capitalisme contemporain. Il est ainsi possible d’observer les différentes populations d’avant 1400 en Afrique, en Europe, au Moyen-Orient et au « Nouveau Monde » s’engager à travers leurs propres histoires dans l’établissement de nouvelles interconnexions mondiales. Le voyage en compagnie de cet explorateur imaginaire retrace en détail la manière dont différents peuples, étudiés à travers leurs modes de production, ont participé de façon inégale à la formation de réseaux de pouvoir, en particulier ceux associés à l’échange de ressources et de main-d’oeuvre. Le caractère encyclopédique de cette démarche ne dilue pourtant pas l’ambitieux objectif théorique de Wolf, à savoir celui de montrer la façon dont la fragmentation analytique des populations du monde en unités parfaitement délimitées et autonomes (nations, royaumes, ethnies, tribus) est l’une des principales erreurs de la pensée sociologique, historique et anthropologique visant à comprendre le monde contemporain. L’Europe et l’histoire des sans-histoire constitue en ce sens un exemple de rigueur intellectuelle pour toute personne s’intéressant à la compréhension de la complexité des groupes humains et de leurs relations. L’oeuvre est ainsi une critique des savoirs qui fragmentent les populations en les présentant comme des unités sociales et culturelles séparées… alors qu’elles s’inscrivent en réalité dans des interconnexions qui participent à des processus changeants. Or, contrairement à ce que le titre de l’ouvrage semble suggérer, Wolf ne se focalise ni sur un centre européen ni sur une périphérie mondiale anhistorique et figée dans l’étude des dynamiques auxquelles il s’attache, comme c’est le cas, par exemple, dans la théorie du système-monde ou de celle du sous-développement. Pour lui, l’analyse de la condition actuelle du « monde humain » doit rester attentive à la diversité des formations socioéconomiques qui se sont enchevêtrées et qui ont mené à son émergence. Cette approche s’apparente aux travaux d’Alexander Anievas et Kerem Nişancioğlu (2015), qui montrent …
Appendices
Références
- Anievas A. et K. Nişancioğlu, 2015, How the West Came to Rule. The Geopolitical Origins of Capitalism. London, Pluto Press.
- Benjamin W., 2003 [1935-1936], La obra de arte en la época de su reproductibilidad técnica. Mexico, Ítaca.
- Godelier M., 1996, L’Énigme du don. Paris, Fayard.
- Labrecque M. F., 2001, « Présentation. Perspectives anthropologiques et féministes de l’économie politique », Anthropologie et Sociétés, 25, 1 : 5-21.
- Latour B., 1991, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique. Paris, La Découverte.
- Mamdani M., 2004, Citoyen et Sujet. Paris, Karthala-Sephis.
- Mamdani M., 2020, Neither Settler nor Native. Cambridge/London, The Belknap Press of Harvard University Press.
- Mauss M., 1925, « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », L’Année sociologique, seconde série, 1923-1924 : 30-186.
- Turner V., 1968, The Ritual Process. Structure and Anti-Structure. Aldine de Gruyter, New York.
- Wolf E., 1982, Europe and the People Without History. Berkeley, University of California Press.
- Wolf E., 2023, L’Europe et l’histoire des sans-histoire, traduit de l’anglais par André C. Drainville et Martin Hébert. Montréal, Écosociété.
