Cerner le point de vue autochtone à travers des textes écrits par des voyageurs français peut sembler un défi insurmontable. La colonisation française en Amérique n’a pas enfanté de Garcilaso de la Vega, qui, rappelons-le, a confectionné une version de l’histoire du Pérou où les sources écrites et la voix des aînés incas se mêlent dans un entrelacs subtil. Fils d’un conquistador dont il porte le nom et de Chimpo Ocello, nièce du souverain Huayna Capac, il est le produit accompli d’un métissage hispano-incaïque. Les archives de la Nouvelle-France ne recèlent pas non plus de fragments poétiques rédigés en langue locale comme il en existe chez d’autres nations méridionales. En effet, la spécialiste de l’Amérique précolombienne Camilla Townsend a pu reconstituer le passé des Aztèques à partir de sources autochtones, rédigées en nahuatl. De manière presque concomitante, la chercheuse Caroline Dodds Pennock a transcrit des fragments de certains poèmes comme l’atequilizcuicatl, ou le « chant de l’eau versée » qui « décrit la rencontre entre Cortés et Moctezuma » (Dodds Pennock 2025 : 54), en s’appuyant sur les travaux de John Bierhorst et la traduction anglaise de David Bowles des Cantares Mexicanos. À la différence du patrimoine aztèque ou inca, le corpus de la Nouvelle-France compte peu d’écrits de la plume des premiers peuples d’Amérique. Leur point de vue n’y transparaît donc que par personne interposée. Comme les relations et chroniques européennes sont les principales sources permettant de saisir la perspective autochtone sur les événements, il en résulte certains écueils pour les chercheurs soucieux de la comprendre. Certes, tous les auteurs européens ne sont pas malveillants ou condescendants envers les natifs du pays, tant s’en faut. Le récollet Gabriel Sagard, le pasteur Charles de Rochefort, le baron de Lahontan et le planteur Antoine-Simon Le Page du Pratz, pour n’en mentionner que quelques-uns, éprouvent une visible sympathie pour les hommes et les femmes qu’ils côtoient pendant leur séjour aux Amériques. Toutefois, quel que soit le degré de bienveillance, il faut rester prudent dès qu’on examine les écrits issus de la colonisation qui tentent de reconstituer les dialogues et les échanges avec les membres des nations indigènes, en raison des biais idéologiques ou religieux, mais aussi d’une compréhension souvent imparfaite des langues autochtones. Venus d’horizons culturels complètement différents, ces témoins et informateurs se méprennent souvent sur les intentions et le sens du discours de leurs interlocuteurs. La restriction focale – autant que scripturale – dans le vaste corpus de la Nouvelle-France n’est bien sûr pas sans conséquence pour l’équilibre et l’objectivité historiographiques. Le Wendat Georges E. Sioui déplore le préjudice subi par son peuple en raison de la perspective dominatrice et souvent infantilisante des Européens : « Nous avons l’impression que le fait que notre histoire a d’abord été racontée par des non-Autochtones nous a nui par le passé et continue de nous nuire » (Sioui 2021 : 3). On pourrait sans crainte d’erreur étendre ce jugement à tous les premiers habitants de l’espace américain. En vérité, les nations indigènes du continent sont souvent dévalorisées par les chroniqueurs français. Gilles Bibeau note à juste titre que « le discours que les Européens ont tenu sur l’Autochtone d’Amérique ne concernait ce dernier qu’indirectement : l’image que les Français dessinaient de lui visait non pas à le décrire tel quel, mais plutôt à susciter l’intérêt des rois, armateurs, marchands et bienfaiteurs des missions » (Bibeau 2020 : 18). Dans un contexte de propagande missionnaire ou coloniale, les Français qui ont fréquenté les Autochtones tentent de tirer profit des gestes et propos de ces derniers en fonction de leurs propres attentes. Touchant …
Appendices
Bibliographie
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