Les fruits frais, piliers centraux d’une alimentation équilibrée, portent souvent, dans l’ombre, les souffrances quotidiennes de la main-d’oeuvre migrante qui les cueille. En 2020, on estimait que 70 % des travailleurs et travailleuses agricoles actifs sur le sol états-unien n’étaient pas nés dans le pays, et que 90 % d’entre eux provenaient du Mexique (p. 79). Le livre Fruits frais, corps brisés, de l’anthropologue et docteur en médecine Seth M. Holmes, nous plonge dans les coulisses de cette production, dans le but premier de retracer l’expérience des ouvriers et ouvrières agricoles triquis, un peuple mexicain autochtone originaire de l’État d’Oaxaca. L’ouvrage s’appuie sur des travaux ethnographiques de Holmes, qui s’est physiquement immergé dans la vie quotidienne des Triquis, à différentes étapes de leur parcours migratoire. Ces recherches se sont déroulées en 2003 et en 2004, dans les États de Washington et de Californie, ainsi qu’au Mexique. Avec une plume accessible à un lectorat diversifié, Holmes aborde des thématiques assez distinctes à travers les six chapitres de l’ouvrage, mais focalise principalement son regard sur des enjeux liés à la migration, les hiérarchies sociales et la santé. L’un de ses principaux objectifs est de dépasser le cadre interprétatif qui dépolitise la maladie, la souffrance et la migration, en les réduisant à de simples conséquences d’actions ou de caractéristiques individuelles. Holmes vise à comprendre comment le statut social, l’ethnicité et la citoyenneté d’une personne influencent sa santé et son parcours migratoire. Le premier chapitre porte sur la manière dont les risques et les taux de mortalité liés aux parcours migratoires sont normalisés par un discours médiatique qui interprète la migration en demandant aux personnes migrantes : « Cela vaut-il la peine de risquer ta vie ? » (p. 47). Cette perspective s’inscrit dans la vision des études migratoires traditionnelles, qui distinguent « le migrant, qui quitterait de son plein gré son pays pour des raisons économiques, du réfugié, qui, lui, le quitterait contraint et forcé pour des raisons politiques » (p. 42). Dans cette logique où une personne migrante quitte « volontairement » son pays, il est moins susceptible de se voir accorder des droits politiques et sociaux. Dans ce chapitre, Holmes propose une critique de cette analyse en présentant, sous une forme narrative, sa propre expérience de la traversée de la frontière mexicano-américaine, alors qu’il accompagnait un groupe de personnes migrantes triquis. Alimenté par plusieurs témoignages, Holmes avance que la migration constitue une stratégie de survie de dernier recours et que ces personnes sont contraintes de se déplacer. Au-delà du choix individuel, il soutient que « […] les racines du phénomène migratoire mondial moderne doivent être trouvées avant tout dans les politiques économiques internationales » (p. 80). Dans le chapitre 2, Holmes poursuit cette idée en fournissant quelques repères historiques. Dans le cas des migrations entre le Mexique et les États-Unis, l’entrée en vigueur de l’ALENA, en 1994, représente selon lui un moment historique charnière. En effet, l’Accord a progressivement dérégulé le commerce agricole nord-américain en supprimant notamment les tarifs douaniers. Or, comme l’ALENA n’interdisait pas les subventions gouvernementales, les États-Unis ont augmenté de 300 % leurs subventions agricoles ; ce que le Mexique n’a jamais été en mesure de faire. Ces circonstances ont permis aux agriculteurs et agricultrices états-uniens de pénétrer le marché mexicain en vendant leur maïs à un prix bien inférieur à celui des producteurs locaux, ce qui a également amené des milliers de membres de la main-d’oeuvre agricole mexicaine à migrer vers les États-Unis pour trouver un emploi. Dans ce chapitre, Holmes détaille aussi son approche méthodologique, qui accorde une attention particulière aux souffrances et aux ressentis …
Seth M. Holmes, 2024, Fruits frais, corps brisés : Les ouvrier agricoles migrants aux États-Unis. Paris : Centre national de la recherche scientifique, 403 pages[Record]
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Alexis Smith Université Laval

