La fin de vie et la mort sont des moments de transition et de liminalité (Jordan et al. 2015). Sans marqueurs clairs établissant le seuil à partir duquel une personne amorce ce mourir (Kaufman et Morgan 2005), plusieurs transitions marquent néanmoins les trajectoires non linéaires des personnes qui se trouvent sur ces chemins : un temps de maladie, un temps de fin de vie (heures, jours avant la mort), un temps de mort (Fortin et Le Gall 2025) et un temps au-delà de la mort (Lavoie et al. 2009). Cette liminalité est précisément un état intermédiaire, de transition où s’entremêlent les représentations du « n’est plus » et du « pas-encore » (Zulato et al. 2025). Introduite par Arnold van Gennep au début du siècle dernier (1969 [1909]) à travers l’étude des rites de passage, la notion de liminalité éclaire les phases de transformation d’un état à un autre : la phase de séparation d’un état initial, la phase liminale où la personne fait l’expérience de sa marginalisation par rapport à un état normalisé, et enfin, la phase d’un nouvel état d’être. Et aux dires de Victor Turner (1977, 37), la phase liminale est celle qui « échappe également à la classification cognitive ordinaire, car elle n’est ni ceci ni cela, ni ici ni là, une chose et pas l’autre. [...] Elle est en quelque sorte «morte» au monde, et la liminalité comporte de nombreux symboles de mort » (notre traduction). À l’instar de van Gennep et par-delà le phénomène des rites de passage, ce concept a depuis été maintes fois repensé afin de mieux saisir les phénomènes sociaux expérimentés par les êtres humains. L’existence est faite de routines et de répétitions, mais elle est également ponctuée de situations qui sont hors de la « normalité quotidienne » (notre traduction, Thomassen 2014, 2), telles les expériences du mourir et de la mort présentées dans ce numéro. Plus près de nous, notamment avec les travaux de Bjørn Thomassen (2014) et de Basak Tanulku et Simone Pekelsma (2024), l’expérience de la liminalité devient celle de l’entre-deux (inbetweenness) (Thomassen 2015, 40). Individuelle ou collective, cette expérience transitoire dépasse l’être désormais pensé en devenir (Horvath, Thomassen and Wydra 2015, Tanulku et Pekelsma 2024). Elle s’applique à la fois aux espaces (seuils, zones, lieux), au temps (moments, périodes, époques) et aux expériences des êtres humains à un niveau individuel mais aussi collectif, c’est-à-dire de groupes (sociaux) ou de société entière (Thomassen 2014). Cette expérience peut survenir (et c’est souvent le cas) sans d’emblée remettre en question la quotidienneté (dit autrement, la liminalité n’est pas intrinsèquement extraordinaire) tout comme un espace peut être à la fois liminal pour une personne sans l’être pour une autre. C’est le propre d’une maison de soins palliatifs par exemple, lieu liminal pour un patient et ses proches tout en étant le quotidien du personnel soignant. Cet entre-deux, cette zone intermédiaire appartient alors aux personnes qui transgressent les frontières de plusieurs catégories, mais aussi à celles qui font l’expérience simultanée de la maladie et de la santé, de la vie et de la mort (MacArtney 2016) ou de vulnérabilités physiques et d’une identité sociale objectivée (Nicholson et al. 2012) en marge de la classification sociale normale. Dans ce contexte, cette liminalité devient perturbation, ambiguïté, continuité ou même permanence. Cependant, tout ce qui est liminal n’est pas toujours perçu négativement, cet entre-deux peut également représenter l’espoir, voire le sacré, dans les sociétés qui lui donnent un statut ou un rôle particulier (Cummings, dans ce numéro). C’est aussi parfois une expérience invisible (comme la douleur par exemple) et potentiellement stigmatisante puisque …
Appendices
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