L’ouvrage de Julien Debonneville s’inscrit dans la continuité des travaux parus sur la domesticité des femmes philippines migrantes à travers le monde, un phénomène qui touche dans une moindre proportion aussi des hommes (Freznoza-Flot 2013 ; Mozère 2002 ; Parreñas 2001). En effet, les femmes philippines sont un peu plus de 180 000 à quitter tous les ans l’archipel pour prendre en charge les tâches domestiques et de soins d’autres familles. Sans se restreindre à une description et à une analyse de leurs circulations transnationales, l’auteur propose d’y inscrire la problématique de la qualification professionnelle, notamment au travers du rapport au rôle des travailleuses domestiques. À l’appui de la sociologie, de l’anthropologie, ainsi que de l’histoire et de la géographie, il déploie une analyse processuelle des récits de vie des Philippines en établissant un lien entre leurs origines sociales, leurs circulations, leur professionnalisation, leur rapport au travail et aux hiérarchies qui caractérisent le rapport de service domestique. L’ouvrage se compose de neuf chapitres, qui nourrissent trois parties, traitant distinctement de l’histoire et de l’économie des migrations, des trajectoires migratoires et des imaginaires associés, ainsi que des enjeux de distinction et de résistance des travailleuses. On comprend d’ailleurs d’emblée l’intérêt porté dans la littérature sur le cas philippin : Julien Debonneville rappelle l’ancienneté de l’instauration d’un système d’exportation de la main-d’oeuvre qui, dès le XXe siècle, a notamment débuté par l’émigration des infirmières. Il a ensuite significativement gagné l’émigration des travailleuses domestiques dans les années 1970, exportation plus tard régulée par le Migrant Workers and Overseas Filipinos Act en 1995. L’investissement de l’État philippin dans l’exportation de main-d’oeuvre repose sur un système ficelé de formations professionnelles avant le départ, d’accords bilatéraux avec certains pays importateurs, et d’encouragement des remises d’argent aux familles restées aux Philippines, ce qui contribue grandement à l’économie du pays. La forte présence des femmes philippines sur le marché mondial de la domesticité a scellé un stéréotype : celui de femmes dociles et dévouées qui seraient naturellement et culturellement prédestinées pour le travail du care. Les travailleuses domestiques philippines sont ainsi très recherchées pour leurs supposées qualités et sont érigées en modèles. L’enquête sur laquelle repose cet ouvrage a été principalement conduite dans l’agglomération de Manille, où l’auteur a effectué plusieurs séjours dont la durée cumulée est de dix mois, et se compose de 140 entretiens dont 80 réalisés auprès de femmes en partance pour différents pays ayant des accords bilatéraux avec les Philippines (par exemple : le Canada, Hong-Kong, le Qatar, Israël). Julien Debonneville a aussi enquêté au sein de formations professionnelles, dont les analyses ont fait l’objet de différents articles. Il rend compte des avantages que lui ont conféré son statut d’homme blanc européen en contexte philippin et féminin (celui, entre autres, de pouvoir pénétrer les formations) mais également des freins potentiels au recueil de certains éléments dont les discours sur les violences et les relations intimes, par exemple. Ce recul réflexif sur sa position d’enquêteur met en relief les conditions de la recherche et de production des résultats : plutôt que de lister ces derniers de façon exhaustive, nous avons ici sélectionné ceux qui nous apparaissent particulièrement intéressants à discuter et à mettre en perspective. Tout d’abord, l’auteur propose de typologiser les carrières migratoires des femmes (et des hommes) rencontrées, en fonction de leurs origines sociales, des motifs de départ et de l’évolution du rapport au travail domestique au fil de l’expérience migratoire. Quatre types sont alors dégagés : (1) la « carrière professionnelle par la migration », qui concerne des femmes de milieux modestes devenant travailleuses domestiques à l’étranger pour faire face …
Appendices
Bibliographie
- Bhattacharjee, Sanghita, et Bhaskar Goswami, 2020. « Determinants of Empowerment: An Insight from the Study of the Female Domestic Workers ». Paradigm, 24 (2): 226-238. https://doi.org/10.1177/0971890720959513
- Boris, Eileen, et Jennifer N. Fish, 2015. « Decent Work for Domestics : Feminist Organizing, Worker Empowerment, and the ILO ». Study in Global Social History, 18 (6) : 530-552. https://doi.org/10.1163/9789004280144_026
- Freznosa-Flot, Asuncion, 2013. Mères migrantes sans frontières – La dimension invisible de l’immigration philippine en France. Paris, L’Harmattan.
- Mozère, Liane, 2002. « Des domestiques philippines à Paris : Un marché mondial de la domesticité ? ». Revue Tiers-Monde, 43 (170) : 373-396. https://www.jstor.org/stable/23594114
- Parreñas, Rhacel Salazar, 2001. Servants of Globalization: Women, Migration and Domestic Work. Stanford, Stanford University Press.

