La crise de l’autorité est un thème récurrent dans les discours publics et nous pourrions remonter jusqu’à Platon pour en retrouver des traces. Elle fut, depuis, déclinée sous de multiples facettes : crises de légitimité de l’État, crise de l’autorité parentale, professorale, journalistique, scientifique, juridique, etc. Dès lors, si tout semble avoir été dit sur la crise de l’autorité, pourquoi un énième ouvrage sur le sujet ? C’est que ladite crise de l’autorité n’est pas l’objet central du livre Le désir d’autorité (2024) du sociologue Jan Spurk. L’originalité de l’ouvrage ici recensé est que l’auteur nous fait redescendre sur terre, des structures sociales aux individus, afin de nous convier à une réflexion sur le « désir d’autorité ». Il s’agit d’une démarche pertinente car nombre de sondages récents révèlent qu’une partie non négligeable des populations occidentales accepterait diverses formes de gouvernances autoritaires (Deglise 2023 ; Drolet 2024 ; Faljaoui 2023 ; Guillouet 2023 ; Journet 2024 ; Rioux 2025 ; Spurk 2024, 16 et 60-66). Ceci peut paraître paradoxal au premier abord puisque dans nos sociétés post-modernes, libérales, démocratiques et individualistes, vouloir être dirigé par une autorité centrale forte, contraignante et disciplinaire est contre-intuitif. Toutefois, l’individualisation ne fait pas disparaître l’autorité, « c’est le contraire qui est le cas » (p. 120). De ce constat émerge la question suivante : « Pour quelles raisons désire-t-on aujourd’hui une vie dans des rapports d’autorité ? » (p. 21). Pour y répondre, Jan Spurk commence en posant un diagnostic sur la crise contemporaine de l’autorité. Replacée dans un contexte de la fin du néolibéralisme, elle est décrite non comme une crise de légitimité d’une autorité vieillissante, désuète ou inadéquate, mais plutôt comme une « crise du sens » ou de « signification » de l’autorité, en ce que les repères normatifs perdus sont remplacés par une « autorité des faits ». Afin d’identifier les conditions propices à ce désir d’autorité et circonscrire celui-ci comme rapport social, la revue de littérature qu’il effectue donne une place prépondérante aux auteurs de l’école de Francfort, soit Adorno, Horkheimer et Fromm. Il se réfère aussi à des auteurs et autrices classiques et contemporains, tels que Kojève, Arendt, Marx, Bakounine, Sartre, Freud, Foucault, Butler et Sennett. Spurk conclut en s’interrogeant sur la possibilité d’une critique immanente de l’autorité dans le contexte actuel. Selon l’auteur, ce qu’on appelle « crise de l’autorité » n’est souvent qu’un « rejet courant de l’autorité » (p. 51), phénomène social normal qui accompagne toute société en transformation. Le problème est que les transformations actuelles que connaissent les sociétés occidentales s’enchaînent sans qu’elles ne s’enracinent dans un projet de société viable et rassembleur. « L’autorité, la crise de l’autorité et le désir d’autorité [étant] liés au projet de société » (p. 76). Avec la crise du projet néolibéral de société, s’ouvre un interregnum qui fait le lit d’une autorité par défaut, une autorité « des faits ». En effet, dans et par la crise, avance Spurk, « l’autorité se reconstitue, se renouvelle et se modernise. L’autorité s’est objectivée, incarnée dans les faits […] entre autres portés par des avalanches “d’informations” […] dans lesquelles les individus se noient » (p. 91). Sous quelles formes peut se manifester cette autorité ? « Les ordres, les recettes et les figures de proue » (p. 75). Sous son égide se déploie un ordre social dominant souvent vulgarisé par les chefs populistes par l’expression « le gros bon sens », laquelle sous-entend une croyance en ce que les choses sont telles qu’elles sont et rien d’autre, comme si l’autorité des faits tenait sa force d’une impitoyable fatalité. De façon …
Appendices
Bibliographie
- Adorno, Theodor W., 2007 [1950]. Études sur la personnalité autoritaire. Paris, Allia.
- Adorno, Theodor W. 2016 [1951]. « La théorie freudienne et le modèle de la propagande fasciste ». In Theodor W. Adorno (dir.) Le conflit des sociologies. Théorie critique et sciences sociales, p. 13-44. Paris, Payot et Rivages.
- Deglise, Fabien, 2023. « La foi en la démocratie reste forte, mais se fragilise chez les jeunes », Le Devoir, 13 septembre, (Page consultée le 11 avril 2025), https://www.ledevoir.com/monde/797918/analyse-foi-democratie-reste-forte-mais-fragilise-jeunes
- Drolet, Alexandre, 2024. « Les valeurs conservatrices gagnent du terrain chez les jeunes ». Radio-Canada, 12 novembre, (Page consultée le 11 avril 2025), https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2119261/conservateurs-jeunes-trump-canada.
- Faljaoui, Amid, 2023. « Un Belge sur deux veut un gouvernement autoritaire : chiche ? ». Tendances Trends, 24 janvier, (Page consultée le 11 avril 2025), https://trends.levif.be/a-la-une/politique-economique/un-belge-sur-deux-veut-un-gouvernement-autoritaire-chiche/
- Fromm, Erich, 2010 [1941]. La peur de la liberté. Lyon, Parangon.
- Giddens, Anthony, 1994. Les conséquences de la modernité. Paris, L’Harmattan.
- Guillouet, Simon, 2023. « La demande d’autoritarisme politique en France », Fondation Jean Jaurès, 30 mars. (Page consultée le 11 avril 2025), https://www.jean-jaures.org/publication/la-demande-dautoritarisme-politique-en-france/
- Horkheimer, Max, 1974. « Autorité et famille ». In Max Horkheimer (dir.), Théorie traditionnelle et Théorie critique, p. 229-320. Paris, Gallimard.
- Journet, Nicolas, 2024. « Les valeurs des jeunes à la loupe », Sciences humaines, 18 septembre. (Page consultée le 11 avril 2025), https://www.scienceshumaines.com/les-valeurs-des-jeunes-a-la-loupe_fr_47507.html.
- Rioux, Philippe, 2025. « Défiance envers la politique : 41 % des Français prêts à un pouvoir autoritaire », La Dépêche, 16 février, (Page consultée le 11 avril 2025), https://www.ladepeche.fr/2025/02/16/defiance-envers-la-politique-41-des-francais-prets-a-un-pouvoir-autoritaire-12515740.php.

