Ce livre, initialement publié en 1988, avait marqué une nette avancée dans les études festives. L’ouvrage reste-t-il actuel et quelle est sa pertinence pour la recherche contemporaine ? Si la fête est un invariant anthropologique, il n’en est pas de même des interprétations qui la concernent. Discutant les théories classiques de la fête, Albert Piette avance de nouvelles perspectives cognitivistes, interactionnistes et sémiologiques. Le livre, novateur en son temps, critique l’hyper-descriptif ethnographique, la plongée dans le symbolisme, le fonctionnalisme naïf, l’idéalisation de la fête archaïque. Il remplace ces approches anciennes par une étude des « espace-temps interstitiels » dans la fête. Les propositions théoriques de Piette sont robustes. La fête est pour lui un jeu qui décontextualise, rompt avec la routine quotidienne et produit une sorte d’entre-deux, une ambivalence comportementale. Il postule une relation dialectique (et non d’affrontement ou de rupture) entre l’espace interstitiel constitué par la fête et l’ordre dominant. Il se distingue ainsi des auteurs qui posaient par principe l’exotisme ou l’altérité fondamentale des comportements festifs. Les notions d’intervalle festif, de « méta-message », de cadre et de comportement mettent en question la perspective sociologique classique (Durkheim, Caillois, Duvignaud). Piette parvient à échapper à la mystique de la signification comme à celle de la transgression (Freud). La fête est plutôt considérée comme un miroir (p. 36) et vécue sur un « mode mineur ». Piette prend aussi appui sur des références littéraires, grands classiques ou textes plus discrets. Il s’intéresse aux « contraintes formelles du mouvement festif » (p. 41). Il avance les notions de « béance » et de « libre création verbale » qui l’orientent vers les relations entre signifiant et signifié dans la fête. Cependant, cette théorie reste prisonnière de la logique saussurienne du signe. Elle néglige à la fois les aspects charnels et la multi-sensorialité des fêtes. Pour autant, Piette étudie de manière productive la dramatisation narrative du message festif et l’insertion de ce message dans la configuration rhétorique de la fête. Il perçoit ainsi deux séries enchevêtrées et décalées au principe du « jeu festif ». Il distingue le « rite idéal » et le « rite secondaire », entrecroisés et actualisés dans un « rapport inter-rituel ». Piette interroge donc le décalage entre signifiant et signifié, critiquant le cadre saussurien tout en reproduisant ses catégories fondamentales. Sur ces bases, la Wallonie (Belgique) constitue le terrain d’application exclusif de l’ouvrage. Les exemples sont divisés selon « la nature du message festif » (p. 46), distinguant des fêtes « fictionnelles » qui mettent en scène des personnages fictifs (les Gilles du carnaval de Binche, repliés sur la communauté locale, et les Blanc-Moussis de Stavelot, ouverts au tourisme), et des fêtes « non fictionnelles » basées sur des thématiques réelles (le goûter matrimonial d’Ecaussinnes, rite local inspiré du mariage, la fête de la Wallonie à Namur, la fête du travail à Charleroi). Une étude de la fête du Doudou de Mons clôt le volume, démontrant les superpositions possibles du fictionnel et du non-fictionnel. Piette utilise les méthodes classiques de l’ethnographie : observations de terrain, entretiens et analyse des sources documentaires locales. Pour chaque exemple, Piette interroge les décalages entre « programme narratif » de la fête et « configurations rhétoriques ». Inspiré par la sémiologie et la sociolinguistique, il considère la fête comme un langage afin de rompre avec les approches sociologisantes ou psychologisantes du passé. Mais la fête n’est pas uniquement un langage, et il manque souvent le corps des fêtards. Il s’agit donc plutôt d’une approche communicationnelle de la fête (avec les dimensions centrales de « message » et de « méta-message ») …
Albert Piette, Les jeux de la fête, Paris : Éditions de la Sorbonne, 2023 [1988], 304 p.[Record]
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Laurent Sébastien Fournier
Université Côte d’Azur

