Tu reviens sur la relation entre l’intersectionnalité linguistique et l’exclusion systémique des récits d’immigrant.e.s dans ton essai We, the Others, où tu écris : À la lumière de ces réflexions, je reviens à mon point de départ : comment ton propre sentiment d’appartenance linguistique a-t-il évolué au fil de ces rencontres et de ton écriture ? Je me sens liée aux enfants de la loi 101 parce que nous partageons tous.te.s une langue maternelle autre que le français. J’ai souvent constaté que je partage de nombreuses affinités idéologiques et politiques avec les anglophones et les allophones du Québec, sans doute en raison d’une expérience commune en tant que minoritaires, mais aussi grâce à la multiplicité de nos langues et de nos allégeances, qui ouvre la voie à une pluralité de pensées et d’intérêts, parfois réfractaires à l’ethno-nationalisme ou à une pensée binaire. Nous partageons aussi souvent un rapport ambivalent à l’apprentissage et à l’usage du français. Pour les enfants de la loi 101, l’acquisition du français a été à la fois une obligation et un cadeau. Pourtant, notre maîtrise du français ne semble jamais suffisante aux yeux des gardien.ne.s de la langue, des politicien.ne.s nationalistes ou des chroniqueur.se.s qui, même s’ils et elles se disent satisfait.e.s de nous entendre parler français, restent secrètement dérangé.e.s que ce ne soit pas notre langue maternelle, ou que cela n’ait pas conduit à une assimilation complète et à des néo-Québécois.es calqué.e.s sur la majorité francophone. Apprendre le français et apprendre le français en plus d’apprécier la culture québécoise francophone sont deux choses différentes. C’est la différence entre être un.e touriste et être un.e voyageur.se. La seconde expérience est bien plus profonde. Mais l’appréciation culturelle demande du travail, et peu de gens sont prêts à le fournir, même dans leur propre langue et, à plus forte raison, dans une deuxième ou une troisième langue. Je me demande parfois si le rejet de la culture francophone observé chez certains enfants de la loi 101 ne traduit pas moins un rejet du Québec qu’un refus de l’effort supplémentaire que cela exige. Surtout quand la culture populaire anglocentriste des États-Unis est si omniprésente, voire favorisée par la majorité francophone. Comme tu le sais, le numéro spécial que Dominique Hétu et moi-même codirigeons porte sur la relationnalité dans l’écriture créative et la traduction contemporaines au Québec et au Canada. Selon toi, en quoi l’écriture créative et la traduction, voire l’interprétation et la médiation, peuvent-elles contribuer à façonner un avenir plus équitable entre nos générations et celles qui nous suivent ? Comment décrirais-tu les façons dont les enfants d’avant et d’après la loi 101 peuvent réimaginer leur avenir ? Te sens-tu proche ou, au contraire, très différente des enfants de la loi 101 ? Mais ces mêmes enfants ont ensuite, à l’intérieur même du système, des écoles, des milieux de travail, en tant que contributeurices culturelles et décideur.se.s, radicalement transformé le Québec. Une grande partie de la panique que je constate aujourd’hui dans les cercles conservateurs québécois découle précisément de ces changements. Alors que le Québec continue d’évoluer et de se transformer, une partie de la société n’est pas prête à l’accepter. On croyait que la loi 101 transformerait les enfants d’immigrant.e.s, mais on n’avait pas prévu que ces enfants transformeraient le Québec. Comme tu le mentionnes également en note en bas de page, les écoles d’avant la loi 101 au Québec étaient à peu près complètement séparées, et les enfants allophones n’étaient pas vraiment acceptés dans les écoles françaises. Les écoles francophones étaient très homogènes sur les plans linguistique, religieux et social. Cela a radicalement changé depuis. Malgré …
Appendices
Bibliographie
- Aloisio, Anita (2007). Les enfants de la loi 101, Montréal, Canal D, 46 min. 10 sec.
- Aloisio, Anita (2016). The Transmemoric Process: The Journey of Italian-Québécois Artists, thèse de maîtrise (études des médias), Montréal, Université Concordia.
- Drimonis, Toula (2022). « Are We Allowed to Love Quebec in Another Language? », Cult MTL, 15 juin, [En ligne], [https://cultmtl.com/2022/06/are-we-allowed-to-love-Quebec-in-another-language-marco-calliari-qc-anita-aloisio-paul-cargnello-kathia-rock/] (consulté le 1er août 2025).
- Drimonis, Toula (2022). We, the Others: Allophones, Immigrants, and Belonging in Canada, Montréal, Linda Leith Publishing.
- Drimonis, Toula (2024). Nous, les autres, traduit de l’anglais par Mélissa Verreault, Montréal, Éditions Somme toute.
- Drimonis, Toula (2024). Seeking Asylum: Building a Shareable World, Montréal, Linda Leith Publishing.
- Girard, Chantal (2013). « Un siècle de statistiques démographiques au Québec », conférence présentée dans le cadre du 81e congrès de l’Acfas, 7 mai, [En ligne], [http://www.ciqss.umontreal.ca/Docs/Colloques/2013_ACFAS/CGirard%20ISQ%20Acfas%202013.pdf] (consulté le 12 août 2025).
- Jolin-Barrette, Simon (2022). « Projet de loi n° 96, Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français », sur le site Assemblée nationale du Québec, [https://www.assnat.qc.ca/fr./travaux-parlementaires/projets-lois/projet-loi-96-42-1.html] (consulté le 22 août 2025).
- Shore, Bettina (1979). Greek Immigrant Perceptions of Canadian Schools: A Study of Greek Parents in Montreal, thèse de maîtrise (éducation), Montréal, Université McGill.

