Que faut-il transmettre, traduire ou trahir au Québec et au Canada, entre le Québec et le Canada, au xxie siècle ? Et que dire des relations possibles ou impossibles avec les États-Unis ? Et comment ? Avec quel cadre théorique aborder ce champ littéraire de l’extrême contemporain ? Nous admettons d’emblée être loin d’une réponse. Il est certain que nous ne pouvons plus célébrer les différences dans un élan multiculturel plein de candeur. Comme le rappelle Felwine Sarr à propos de la crise de la relationnalité dans le monde, les rapports issus des milieux marginalisés sont « de plus en plus fondés sur la solidarité et la réciprocité », alors que nos sociétés restent marquées par « la lutte et […] la prédation » (2017 : 12). Cette tension entre les pratiques de solidarité, portées par les marges, et la logique de rivalité et d’appropriation, cristallise le champ littéraire actuel. Au Canada comme au Québec, cette tension se manifeste de manière aiguë dans la sociabilité que permettent les politiques concernant la langue française. Héritées des traumatismes coloniaux et de la peur de l’effacement, ces politiques tendent trop souvent à figer la langue dans une logique défensive. Les discours médiatiques, quant à eux, transmettent des stéréotypes francophobes qui reconduisent une hiérarchisation implicite ou explicite où l’anglais a préséance sur le français. La question de l’égalité, voire de l’équité entre le français et l’anglais occupe certes une place de plus en plus importante dans les discours politiques et institutionnels depuis la modernisation de la Loi sur les langues officielles (2024). Ce discours nomme les enjeux systémiques vécus à l’aune des pressions capitalistes de la mondialisation : les francophones au Canada en contexte minoritaire ne sont pas épargnés par l’impérialisme culturel et linguistique de l’anglais. Inspiré comme nous, comparatistes que nous sommes, de la pensée d’Erich Auerbach (2005), Bernard Cassen insistait déjà au début du dernier quart du xxe siècle pour dire que « [d]ans cette mondialisation des valeurs, les phénomènes linguistiques jouent un rôle de premier plan et l’anglais, langue véhiculaire de la première puissance impérialiste, a dans ce contexte un rôle privilégié » (1978 : 95). Le langage littéraire, autant dans l’attention que porte ce dernier à l’usage (in)approprié des langues, à l’idiome, à l’imaginaire, mais aussi aux inconscients et aux désirs (in)avoués, aux cicatrices de la colonisation ou de l’/a (im)migration, pour ne nommer que ces derniers, cultive d’autres mémoires, laisse des brèches entrouvertes, incarne des corps hybrides, risque une proximité que le langage politique ne permet pas. Mais peut-on toujours aborder ces formes relationnelles de la langue à l’aide de notions théoriques issues de la fin du xxe siècle ? Historiquement parlant, la notion de littérature mineure a pu créer des espaces de refuge pour les exilés occidentaux du xxe siècle. La pensée poststructuraliste qui en découle a réussi à franchir l’océan Atlantique grâce à des migrations, à des transferts et à des traductions des langues de l’Europe de l’Ouest vers les langues normées de l’Amérique. Mais la notion de littérature mineure ne résonne plus avec la même intensité dans nos milieux universitaires en études littéraires, comme ce fut le cas dans la dernière moitié du xxe siècle. Nous ne préconisons pourtant pas de souscrire à une posture nostalgique. Il faut toutefois admettre que cette notion, que Gilles Deleuze et Félix Guattari (1975) associent à l’oeuvre et à la vie de Franz Kafka, ne circule plus (ou très peu), n’enchante plus, ne résonne plus à notre époque ici, au Québec et au Canada. Et que dire de la pertinence de la notion d’écriture migrante, …
Appendices
Bibliographie
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