Il y a un peu plus de 20 ans, Nérée St-Amand publiait, dans la revue Reflets, un important article intitulé « Interventions opprimantes ou conscientisantes ? » (St-Amand, 2003). S’appuyant sur trois décennies d’expériences en tant qu’intervenant, chercheur et professeur universitaire, il nous livre, dans ce texte, une réflexion très personnelle sur les diverses façons de concevoir l’intervention sociale et la discipline du travail social. Il explique sa démarche dans les termes suivants : Avec humilité, St-Amand insiste sur le fait qu’il propose davantage des pistes de réflexion que des réponses définitives : « Je dois cependant avouer que ce travail est toujours en gestation, comme la vie qui nous anime. Je n’ai pas de conclusions définitives, mais quelques pistes qui pourraient alimenter nos réflexions communes » (p. 154). À travers ce texte, je souhaite donc revenir sur les principales idées qu’il a mises de l’avant dans cet article, puis poursuivre la réflexion qu’il a amorcée. Pour ce faire, nous reviendrons d’abord sur les trois périodes autour desquelles s’articule le parcours professionnel de St-Amand, telles que présentées dans son propre texte, puis nous examinerons la vision du travail social qu’il considère comme la plus prometteuse. Nous examinerons ensuite les différentes postures qu’il aborde dans son texte et discuterons de l’importance d’aller au-delà d’une posture « anti » pour envisager des alternatives prometteuses. Dans la dernière partie, nous introduirons le concept d’imagination radicale, qui nous encourage également à envisager un monde différent et un travail social « ailleurs et autrement ». Dans son article, St-Amand fait état de son parcours professionnel, avec ses hauts et ses bas. Il revient sur différentes situations, mais surtout sur des rencontres qui l’ont graduellement amené à certaines prises de conscience. Il adopte une posture réflexive et reconnaît d’emblée qu’il est porteur de certaines contradictions et que ses analyses sont inévitablement influencées par son éducation, son statut social, son sexe, son milieu de vie et sa culture. Son parcours s’articule autour de trois périodes, qui correspondent à des changements dans sa façon de concevoir l’intervention sociale et le travail social. La première période est celle des « illusions naïves », qui fait référence à sa formation et à ses premières années en tant qu’intervenant dans le secteur de la protection de l’enfance, dans les années 1960. Son entrée dans la profession du travail social coïncidait avec l’établissement de l’État-providence, alors que les institutions étatiques remplaçaient graduellement les organismes de charité dans l’assistance aux individus et aux familles (Groulx, 1993). La formation et la pratique du travail social étaient alors largement influencées par l’approche du casework, développée par Mary Richmond, l’une des pionnières de cette discipline (Deslauriers et Turcotte, 2015 ; Gravière, 2013). Cette approche d’intervention individuelle et familiale s’inspire du modèle médical de diagnostic et de traitement, tout en insistant sur la chaleur humaine et l’empathie des intervenantes et intervenants. Convaincu d’avoir les connaissances et les habiletés requises pour exercer cette profession, St-Amand a débuté sa carrière dans une agence de protection de l’enfance dans une région rurale du Nouveau-Brunswick. Il a alors été très rapidement confronté à de multiples problèmes sociaux, qui étaient principalement causés par des conditions économiques difficiles : chômage chronique, pauvreté, violence, surconsommation, etc. De plus, il relate sa rencontre avec une jeune femme qui tentait d’avoir accès à un avortement : Ces observations ont amené St-Amand à constater les limites d’une approche d’intervention individuelle qui mise sur l’empathie et la chaleur humaine : « Certes, avec l’empathie, certaines gens se sentent peut-être compris dans leur for intérieur, mais quels impacts ont les travailleurs sociaux sur les situations de pauvreté, …
Parties annexes
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