En dix chapitres divisés en trois axes — traumatismes nature-culture ; décolonisation du traumatisme ; traumatismes de la guerre, du terrorisme et des déplacements forcés (ma traduction) —, les collaborateurs offrent à la fois des présentations critiques des développements récents en éthique muséale et des études de cas internationales sur des pratiques de collecte, de conservation et de diffusion d’objets et de mémoires traumatiques. Je m’attarderai en particulier à l’introduction ainsi qu’à trois chapitres qui m’ont paru particulièrement intéressants du point de vue de l’anthropologie. L’ensemble de l’ouvrage est guidé par une méthode bien connue de l’anthropologie, la description dense, qui permet ici de décrire des pratiques morales en contexte (p. 9). L’introduction générale offre des éléments contextuels spécifiques aux missions et pratiques des musées. Alexandra Bounia et Andrea Witcomb y rappellent que le fait de collecter, de conserver et de diffuser est indissociable de la politique de la reconnaissance sociale. Ce qui sera collecté, archivé et exposé n’est donc pas neutre (p. 3). Elles rappellent également que les musées ont des missions de conservation et de transmission qui sont distinctes des couvertures médiatiques axées sur l’instantanéité et l’émotivité (p. 5-6). Les musées doivent également veiller à ne pas revictimiser les communautés par la collecte et la diffusion d’objets et de mémoires traumatiques (p. 4). Le chapitre 2 de Jennifer Carter, professeure en histoire de l’art à l’UQAM, offre une synthèse des développements récents en éthique muséale en réfléchissant aux rôles des musées face aux crises contemporaines. L’auteure défend la thèse selon laquelle les musées sont des espaces de délibération et de prise de conscience de nos responsabilités collectives face aux crises (p. 33). Elle synthétise les réflexions actuelles sur quoi et pourquoi certains traumatismes sont priorisés par les musées, et sur comment et dans quels buts sont créées les collections muséales sur les traumatismes (p. 25). Elle rappelle que la narration des traumatismes est polysémique et que les musées doivent répondre à des publics pluriels, soit des survivants et des visiteurs sans expériences intrinsèques des événements traumatiques (p. 27). Le chapitre 5 de James B. Gardner, qui occupe une fonction de direction aux National Archives (États-Unis), nous a semblé particulièrement intéressant par la richesse des questions éthiques qui y sont soulevées (p. 84-87). L’auteur y fait notamment part du fait que la collecte et la diffusion d’objets et de récits de survivants impliquent une prise en charge des conséquences émotives, tant chez les survivants que chez les professionnels confrontés aux souffrances d’autrui. La collecte d’objets et de leurs récits peut engendrer une revictimisation chez les survivants et entraîner de la souffrance de compassion chez les professionnels des musées. La démarche exige également prudence et responsabilité de la part des anthropologues qui s’engagent dans la description des crises, et il est nécessaire de garder à l’esprit que les récits souffrants peuvent aussi affecter les chercheurs. Le chapitre 9 de Rhiannon Mason, professeure en études culturelles à la Newcastle University (Royaume-Uni), est également d’un apport intéressant en anthropologie. Mason y aborde la collection des objets et récits relatifs aux attentats terroristes survenus à Londres le 7 juin 2005 et leur mise en exposition en mobilisant deux notions : le silence et l’écologie de la mémoire collective. L’auteure fait part d’une étude réalisée en musées, en archives et par entretiens avec des commissaires de musées. Cette étude a révélé que, si les collections existent — allant des boîtes de peluches des mémoriaux instantanés, aux photographies prises sur le vif, en passant par des récits de survivants —, outre une exposition temporaire pour le dixième anniversaire des attentats, aucun musée ne propose d’expositions …
Bounia Alexandra et Andrea Witcomb (dir.), 2024, The Ethics of Collecting Trauma. Londres et New York, Routledge Taylor & Francis Group, 235 p.[Notice]
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Karine St-Denis Institut national de recherche scientifique (INRS), Centre Urbanisation Culture et Société, Montréal (Québec), Canada
