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Religion et intersectionnalité : enjeux, défis et perspectives pour les sciences des religions francophone[Record]

  • Loïc Bizeul,
  • Mélissa Parra-Ruiz and
  • Frédéric Strack

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  • Loïc Bizeul Université de Sherbrooke

  • Mélissa Parra-Ruiz Université de Sherbrooke

  • Frédéric Strack Université de Sherbrooke

L’intersectionnalité, depuis sa conceptualisation par Kimberlé Crenshaw (1989, 1994) et les développements qu’en ont proposés Patricia Hill Collins (2000, 2019), Sirma Bilge (2009, 2013) et d’autres, s’est imposée comme l’un des renouvellements analytiques les plus significatifs dans les sciences sociales contemporaines. En rendant visible l’imbrication des rapports de domination liés au genre, à la classe, à la race et à la sexualité, elle a permis de renouveler en profondeur la compréhension des inégalités sociales et des expériences de minorisation. Pourtant, un angle mort persiste dans ce champ théorique : la religion y demeure une variable insuffisamment intégrée, quand elle n’est pas purement et simplement ignorée. Les travaux qui s’attachent à intégrer le religieux aux théorisations intersectionnelles sont aujourd’hui pour l’essentiel anglophones (Page et Shipley, 2020; Page et Yip, 2020; Singh, 2015; Wilde, 2018), tandis que la littérature francophone reste comparativement moins développée. Sirma Bilge, sociologue basée à l’Université de Montréal, en demeure la principale figure : ses travaux (2009, 2010, 2014, 2015), souvent en dialogue avec Patricia Hill Collins (Collins et Bilge, 2016), constituent une contribution majeure à la théorisation de l’intersectionnalité dans le champ francophone et nord-américain. C’est néanmoins du côté de la France que se sont multipliées, plus récemment, les initiatives visant à introduire spécifiquement la variable religieuse dans ce cadre. L’atelier organisé en 2018 à l’École nationale supérieure (ENS) « Agenda pour une sociologie critique des religions », et intitulé « Genre, classe, race… et religion ? L’intersectionnalité en questions », a posé frontalement la question de l’intégration du religieux dans le triptyque intersectionnel, en rappelant que ce dernier s’élargit progressivement à d’autres dimensions (âge, sexualité, santé) sans que la religion y trouve véritablement sa place (Lépinard, 2014). Plus récemment, Céline Béraud (2021) a décrit le point de départ de ce chantier comme celui d’une « ignorance réciproque » entre sociologie de la religion et sociologie de la sexualité, deux sous-disciplines qui partagent pourtant l’étude des rapports de pouvoir mais se sont longtemps développées en parallèle. L’ouvrage collectif dirigé par Favier, Fer, Galonnier et Perrin-Heredia (2023) sur religions et classes sociales témoigne lui aussi de cette tentative récente d’inscrire le religieux dans une analyse plus articulée des rapports de pouvoir. Ces jalons demeurent toutefois ponctuels et aucun ne s’inscrit explicitement dans une perspective intersectionnelle systématique. C’est dans ce contexte que ce numéro thématique de RELIER entend prendre place, en posant une question à la fois simple et exigeante : que se passe-t-il lorsque l’on prend au sérieux la religion comme variable intersectionnelle ? Plus précisément, quels sont les apports, les défis et les limites de l’approche intersectionnelle pour les sciences des religions francophones ? Pour répondre à cette question, encore faut-il rappeler ce que le paradigme intersectionnel apporte de spécifique. Comme le soulignent Chauvin et Jaunait (2015), l’intersectionnalité ne consiste pas à souscrire à une vision arithmétique et énumérative des formes de domination, mais à étudier l’imbrication des logiques catégorielles et, pour reprendre la formulation de Kergoat (2009), la consubstantialité des rapports de pouvoir. Intégrer la religion à ce cadre suppose donc de montrer non pas qu’elle s’additionne au genre, à la classe et à la race, mais qu’elle en reconfigure les logiques mêmes. Ainsi, elle façonne de l’intérieur les catégories de genre, participe à la production des frontières raciales et contribue à la distribution des positions de classe. Réciproquement, l’analyse du religieux, appréhendé à la fois comme système normatif et comme ensemble de pratiques sociales quotidiennes, permet d’enrichir les approches intersectionnelles en restituant des mécanismes concrets d’incorporation, de ritualisation et de reproduction des rapports de pouvoir que d’autres terrains saisissent moins bien. Ce double mouvement n’est …

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