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  • Marjolaine Flynn

L’influence que Nérée St-Amand a eue sur moi, d’un point de vue personnel tant que professionnel, est telle qu’elle est difficile à traduire en mots. Sa personne et ses enseignements furent au coeur de mes apprentissages comme étudiante en service social à l’Université d’Ottawa et, de façon subséquente, comme intervenante. J’ai connu Nérée lorsqu’il donnait son cours d’Introduction au service social. Dès les premiers cours, la justesse de ses mots et la richesse de son expérience comme être humain, et comme professeur et chercheur, m’ont instantanément rejointe. Ils ont parlé directement à des réalités et des expériences vécues alors que j’étais impliquée auprès d’organismes communautaires en Amérique latine quelques années auparavant. Les propos de Nérée donnaient un fondement conceptuel à mon vécu, et alimentaient mes réflexions pour une pratique future. Les paroles de Nérée étaient empreintes d’empathie et de bienveillance, mais étaient aussi des injonctions à faire preuve d’esprit critique dans un domaine se voulant au service de l’Autre. Son approche incitait ainsi à la réflexion sur nos propres privilèges, nos propres préjugés, un processus hautement significatif avant d’entreprendre des démarches d’accompagnement auprès des personnes et dans la défense de leurs droits. En classe, Nérée s’adressait d’abord à la sensibilité humaine – il touchait directement le coeur – ce qui transformait notre façon de voir de façon irréversible. Pour reprendre ses mots : il nous exhortait à « penser autrement, pour faire autrement » (St-Amand, 2011a, p.107). Ce témoignage ne prétend pas résumer les nombreuses contributions de Nérée au service social ; il s’agit plutôt d’une réflexion sur les points qui m’ont paru les plus marquants et qui continuent d’influencer ma pratique. Au-delà de son vif engagement pour les approches structurelles en travail social, Nérée a préconisé la prise en compte de trois thèmes qui me paraissent d’un intérêt capital. Le premier réfère à la nécessité de déconstruire les discours normatifs et dominants en travail social comme point de départ fondamental de son approche. Le second met l’accent sur l’importance et l’urgence de recourir aux approches alternatives dans un travail social qui se professionnalise. Le troisième renvoie à une vision holistique de l’être humain et à la recherche authentique d’une plus grande fraternité et solidarité humaines. La construction sociale de la notion de normativité était pour Nérée un concept chargé, voire pervers, un concept à déconstruire. Le travail social est pourtant gorgé, même saturé, de notions normatives (Parazelli et Bellot 2015 ; Belhadj-Ziane et coll., 2019), telles que bon parent/mauvais parent, bon client/client difficile/patient agressif, mère ou père irresponsable. Il est également porteur de notions discutables, telles que ce que constitue une bonne santé mentale ; des pratiques exemplaires ; des pratiques basées sur les données probantes (Bernier et Molgat, 2019) ; ou encore des évaluations basées sur le risque. Ces expressions quelque peu tendancieuses découlent largement de la culture et du contexte socio-économique et politique dominant, et persistent, on peut le regretter, dans le domaine du travail social. Elles influencent fortement notre façon de voir le monde et d’interagir avec lui, et ont malencontreusement un impact bien réel et parfois définitif sur les personnes concernées (St-Amand, 2011a ; Pinard, 2012). Ces notions relatives à la normativité furent l’objet de nombreuses critiques par Nérée qui questionnait l’origine de ces idées et le but qu’elles servent. Elles représentent, selon lui, des jugements instrumentaux, inéluctablement source d’oppression et de contrôle, « nous constatons rapidement que la majorité des façons de les nommer sont à la fois réductionnistes, durables, dérogatoires et “désengageantes” » (St-Amand, 2011a, p.135). La déconstruction de ces types de discours exige le développement d’une pensée critique qui remette …

Appendices