
Nouvelles perspectives en sciences sociales
Volume 14, Number 2, May 2019 Sur le thème : Nature et action Sous la direction de Denis Martouzet
Table of contents (13 articles)
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Avant-propos : agir grâce à, avec, pour, face à, malgré, contre, sans la nature?
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Qu’est-ce que la nature qu’on cherche à conserver? Une approche sémiologique de l’action écologique
Frédéric Ducarme
pp. 23–60
AbstractFR:
L’écologie est passée au cours du XXe siècle de science descriptive à science de l’action. Cette métamorphose contraint à adapter tout un vocabulaire théorique à l’épreuve du concret. Or, cette translation n’est pas facile. Si la large majorité des acteurs sociaux s’accordent quant à la nécessité de « protéger la nature », des controverses profondes s’élèvent dès qu’il s’agit de mettre en action cette préservation : que doit-on faire, sur quoi doit-on agir quand on veut protéger « la nature »? Qu’est-ce que la « nature », en somme? C’est à cette question que ce texte propose de répondre, en retraçant tout d’abord la généalogie de ce terme dont le sens n’a jamais été clair, puis en isolant un certain nombre de définitions dominantes, renvoyant chacune à une conception de la nature bien spécifique, et supposant donc des actions de protection distinctes. Plutôt que d’arbitrer de manière jupitérienne (comme s’y sont essayés sans succès de nombreux penseurs), nous proposons d’intégrer toute cette complexité du phénomène nature dans les démarches de protection de la nature, qui doit être pensée dans une acception large, transdisciplinaire et transculturelle.
EN:
Ecology has evolved over the 20th century from descriptive science to proactive science. This metamorphosis necessitates to adapt a whole theoretical vocabulary to the concrete reality of the field. However, such translation does not come easy. If the vast majority of social actors agree on the need to “protect nature”, deep controversies arise when it comes to putting this preservation into action: what should we do, what should we act on when we want to protect “nature”? What is “nature”, actually? This is the question that this text aims at answering, first by retracing the genealogy of this term, the meaning of which has never been clear, then by isolating a certain number of dominant definitions, each referring to a very specific conception of nature, and thus implying separate protective actions. Rather than arbitrating in an authoritarian manner (as many thinkers have tried unsuccessfully), we propose to integrate this whole complexity of the phenomenon of nature into the approaches aiming at protecting it, which must be conceived in a broad, transdisciplinary and transcultural way.
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La sociologie de l’environnement au défi de l’intendance écologique. Comment repenser l’action individuelle dans la gestion collective de l’environnement?
Aurélien Allouche
pp. 61–108
AbstractFR:
Les paradigmes d’intendance écologique se développent aussi bien dans les sciences de l’environnement que dans la gestion des aires protégées. Le concept d’intendance, encore récent en France, ne trouve aucune correspondance dans les théories sociologiques de l’action. Cette situation soulève de nombreuses difficultés pour la recherche interdisciplinaire. Cet article examine différentes théories de l’intendance sous l’angle des théories de l’action qu’elles supposent, afin de contribuer à une conception sociologique de l’intendance. Trois études de cas sont utilisées à cette fin.
EN:
Ecological stewardship paradigms are growing in environmental sciences as much as in the realm management of protected areas. The concept of stewardship, still recent in France, finds no correspondence in sociological theories of action. This situation raises many difficulties for interdisciplinary research. This paper examines different theories of stewardship from the perspective of the theories of action that they presuppose. In doing so, we aim to contribute to moving toward a sociological conception of stewardship. Three case studies are used for this.
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L’Église catholique et l’anthropocène : 50 ans de positionnement doctrinal
Bertrand Sajaloli and Étienne Grésillon
pp. 109–152
AbstractFR:
L’Église catholique, accusée par Lynn White (1967) d’être impliquée dans les crises environnementales planétaires, a peu à peu construit une réponse philosophique et spirituelle en faveur du respect de la création en remobilisant les tensions anciennes entre les deux principales traditions chrétiennes de la nature, l’anthropocentrisme et le théocentrisme. Avec l’encyclique papale de François Laudato si (2015), elle prône aujourd’hui sobriété, réduction de la consommation en même temps qu’elle engage les croyants du monde entier à adopter des comportements écologiquement plus vertueux. C’est cette trajectoire doctrinale qui est analysée : aboutissement de 50 années de pensée religieuse de l’environnement, l’écologie chrétienne est confrontée à l’histoire récente de l’écologie et notamment à celle de l’écologie politique. Appartenant à la cité, l’Église a construit son discours en trois grandes étapes en fonction des courants de pensée (dont l’anthropocène) qui traverse la société civile, des catastrophes environnementales majeures (Tchernobyl, changement climatique) et des grandes scènes politiques comme les sommets de la Terre de Rio 1992 et 2012.
EN:
The Catholic Church, accused by Lynn White (1967) of being involved in global environmental crises, gradually built a philosophical and spiritual response to respect for creation by remobilizing the ancient tensions between the two main Christian traditions of nature, anthropocentrism and theocentrism. With the papal encyclical of François Laudato si (2015), the Catholic Church now preaches sobriety, reduction of consumption and commits believers all over the world to adopt environmentally more virtuous behaviours. This doctrinal trajectory is here analysed: after a culmination of 50 years of religious thought on environment, Christian ecology is confronted with the recent history of ecology and especially that of political ecology. Belonging to the city, the Church has built her discourse in three major stages according to the currents of thought (including Anthropocene) that cross civil society, major environmental disasters (Chernobyl, climate change) and large political scenes like the Earth Summits of Rio 1992 and 2012.
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Les délaissés urbains : supports de nouvelles pratiques et représentations de la nature spontanée? Comparaison des représentations des gestionnaires et des habitants
Marion Brun, Francesca Di Pietro and Denis Martouzet
pp. 153–184
AbstractFR:
Les délaissés urbains sont des espaces sans fonction officielle et en rupture avec le tissu urbain environnant. Espaces transitoires présentant souvent une végétation spontanée, les délaissés constituent un habitat pour de nombreuses espèces végétales et leur intérêt pour la biodiversité urbaine est maintenant reconnu. Ils représentent aussi des lieux privilégiés pour augmenter le contact des habitants avec la nature et répondre à la croissante demande sociale de nature en ville. Par ailleurs, l’intérêt des délaissés urbains comme objet d’aménagement est largement documenté en urbanisme; toutefois les représentations des urbanistes et gestionnaires sur les délaissés ont été peu étudiées. L’objectif de ce travail est d’explorer les représentations comparées des délaissés urbains par les gestionnaires (propriétaires et non propriétaires de délaissés) et les habitants riverains de ces espaces. Une méthodologie spécifique d’enquête pour chaque type d’acteur a été mise en place sur nos sites d’étude, les agglomérations de Tours et Blois. Une partie des habitants riverains adoptent sur les délaissés des pratiques temporaires, qui sont souvent tolérées par les propriétaires et n’affectent pas les usages définitifs du terrain, qui sont principalement la construction et la commercialisation des délaissés, lorsque les terrains sont constructibles. Malgré des points de vue contrastés entre gestionnaires et habitants, les délaissés sont majoritairement représentés comme des espaces non entretenus, abandonnés, végétalisés et temporaires. Toutefois pour certains habitants ce devenir incertain revêt un aspect positif, car il est associé à une idée de « liberté » qui confirme la demande sociale d’espaces de respiration dans la ville de la part de certains habitants. Deux pistes pour une meilleure intégration des délaissés dans la ville sont formulées en conclusion, qui permettraient de valoriser pour les habitants, mais aussi pour les gestionnaires, ces espaces urbains en attente.
EN:
Urban wastelands are spaces without an official function, in contrast with the surrounding urban fabric. They are temporary and informal green spaces with spontaneous vegetation, and represent a habitat for many plant species: their interest for urban biodiversity is now well-known. They also represent places to increase residents’ contact with nature and meet the growing social demand for nature in the city. Moreover, their interest for development is widely documented in urban planning; however, planners’ perceptions on urban wastelands have been insufficiently studied. The aim of this work is to explore the perceptions of urban wastelands both by planners (owners and non-owners of wastelands) and residents living near these spaces. A specific survey methodology for each type of stakeholder has been set up in our study sites, the Tours and Blois conurbations. Some of the local residents adopt temporary uses of urban wastelands, which are often tolerated by the owners and do not affect the final uses of the land, mainly development and marketing, when the land is supposed to be built. Despite contrasting views between planners and residents, urban wastelands are mostly represented as untended, abandoned, vegetated and temporary spaces. However, for some residents, this uncertain future has a positive aspect, as it is linked to an idea of “freedom” that confirms the social demand for empty spaces in the urban fabric by some residents. Two approaches for a better integration of the wastelands in the city are suggested in the conclusion, which would make it possible to enhance the value of these temporary urban spaces for residents and managers.
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Visiteurs et personnels de zoos urbains : une approche sociogéographique des liens entre conception de la nature et actions
Déborah Bekaert and Saïda Houadfi
pp. 185–230
AbstractFR:
Cet article émane d’un travail pluridisciplinaire autour des rapports qu’entretiennent l’humain et ses institutions avec le monde animal : à partir de l’exemple de trois zoos urbains, géographie et sociologie conversent sur la façon dont les actions mises en place dans le cadre de ces espaces influencent la conception de la nature des acteurs, visiteurs mais aussi professionnels exerçant dans ces zoos. Le traitement et l’analyse d’une vingtaine d’entretiens semi-directifs et d’observations in situ mettent en exergue l’ambivalence de l’impact des actions des zoos sur le public. Tout en maintenant une fonction de distraction et de loisir, le zoo défend sa place d’acteur engagé dans la conservation des espèces animales, toutefois, la permanence de son existence nuance son efficacité à protéger durablement la nature des effets pervers des activités anthropiques.
EN:
This article emanates from a multidisciplinary work about the relationships that the human being and its institutions maintain with animal world: from the example of three urban zoos, geography and sociology converse on how zoos’ actions influence the conception of the nature of its visitors and its professionals. The treatment and analysis of twenty interviews and observations demonstrate the ambivalence of the impact of zoos’ actions on the public. While maintaining a function of distraction and leisure, the Zoo defends its place as an actor engaged in the conservation of animal species, however, the permanence of its existence nuances its effectiveness to protect sustainably the nature of the perverse effects of human activities.
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Dynamiques associatives territoriales, représentations sociales de l’environnement et insularité : une analyse de l’action collective en Corse et aux Îles-de-la-Madeleine
Claire Graziani-Taugeron and René Audet
pp. 231–267
AbstractFR:
Les associations de protection de l’environnement sont les interlocutrices privilégiées des pouvoirs publics dans les phases de concertation et de planification des projets d’intervention dans l’environnement. Elles sont alors vectrices de certaines représentations sociales de l’environnement et tentent d’inscrire celles-ci dans les dispositifs publics. Cherchant à comprendre quelles sont les représentations de l’environnement mobilisées dans les discours et les actions de protection de l’environnement en milieu insulaire (en Corse et aux Îles-de-la-Madeleine), nous démontrons qu’il existe des « déterminants territoriaux » à l’engagement en faveur de l’environnement car les représentations traditionnelles, symboliques et identitaires du territoire sont souvent fortement ancrées dans les dynamiques associatives. C’est pourquoi nous proposons la notion de dynamiques associatives territoriales qui lie les institutions de gouvernance, les représentations sociales de l’environnement et les enjeux de l’action collective environnementale. Ce triptyque conceptuel permet de comprendre comment l’action collective s’inscrit dans le territoire et comment la nature à « défendre » s’inscrit dans l’action.
EN:
Environmental protection associations are public authorities’ key partners for concertation processes in land use planning. They are therefore a vehicle for specific social representations of the environment which they attempt to bring into public agenda. Trying to uncover which social representations of the environment is part of environmental protection discourses and actions in island territory, this paper will illustrate that there are « territorial factors » influencing environmental commitment as traditional, symbolic and identity dimensions of social representations are embedded in environmental associations dynamics. The territorial organization dynamics concept is then proposed to link governance institutions, social representations of the environment and environmental collective action issues. This concept enables the understanding of how collective action falls within territory and how nature is enshrined in action.
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Consécration de pratiques collectives de gestion du risque d’avalanche
Fabien Jakob
pp. 269–300
AbstractFR:
Mettant en évidence des registres différents de représentations et activités, d’interactions et actions de prévention et d’intervention qui participent d’une réduction importante de la vulnérabilité des territoires, des populations et de certaines infrastructures collectives (électrique, télécommunication, transport, eau…), la maîtrise du risque d’avalanche en Suisse fait l’objet d’une forme de reconnaissance qu’il s’agit d’analyser ici sous l’angle de processus de coordination et de co-gestion mobilisant un ensemble d’expériences individuelles et collectives annonciatrices d’un possible tournant participatif.
EN:
Highlighting different registers of representations, actions and interactions that contribute to a significant reduction in the vulnerability of populations, territories and infrastructures (electricity wires, telecommunications connections, transport facilities, water pipes, etc.), collective practices of avalanche risk management are analyzed here from the perspective of coordination and co-management processes that involve individual and collective experiences that could represent participatory democracy in action.
Article hors thème
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Comparaison entre les étudiants de première et de seconde génération : engagement, rendement et persévérance
Denis Mayer
pp. 303–333
AbstractFR:
Cet article résume une recherche qui compare les étudiants de première et de seconde génération sur des facteurs d’engagement, de rendement et de persévérance en lien avec la langue du programme d’études à l’Université Laurentienne de Sudbury. La recherche a porté sur 514 étudiants en première année d’études inscrits dans des programmes de langues française ou anglaise dont 54 % étaient de la première génération, 91,4 % étaient citoyens canadiens et 83,5 % étaient de la race blanche; les femmes comptaient pour 73 % de l’échantillon.
Dans l’enquête, les étudiants de première génération étaient en moyenne plus âgés, en majorité des femmes, ils étaient inscrits à moins de cours et avaient fréquenté dans une plus forte proportion un collège avant d’arriver à l’université. Ils habitaient hors campus en plus grand nombre et, pour eux, l’intention de faire des études au doctorat était plus rare. L’instrument NSSE 2014 a fait voir neuf différences entre les étudiants de première et de seconde génération sur les questions/énoncés d’engagement. Les analyses sur la langue du programme d’études (français/anglais) ont montré des différences significatives pour 24 questions/énoncés. Les étudiants inscrits dans des programmes de langue française avaient un rendement supérieur quant aux crédits réussis. Toutefois, les analyses n’ont montré aucune différence entre les groupes quant à la persévérance dans les études, ce qui a conduit à mettre en doute la variable utilisée à cette fin.
Soixante-seize individus ont livré des remarques sur la qualité de leur expérience universitaire et avancé des recommandations pour l’établissement. Les commentaires furent rapportés en neuf catégories, quatre portant sur des aspects scolaires et cinq sur la vie étudiante. En gros, les remarques ont appuyé ou accentué les résultats des analyses quantitatives. La convergence d’opinions entre les groupes témoigne d’une appréciation plutôt comparable sur l’expérience éducative et le choix de l’établissement.
Somme toute, l’enquête a montré que la théorie de l’engagement parvient à relever des différences selon le statut de l’étudiant, mais davantage pour la langue du programme d’études, soit le français ou l’anglais. Les étudiants de première et de seconde génération qui étudiaient en français étaient plus engagés que les autres sur un nombre de variables de l’outil NSSE.
EN:
This article summarizes a study that explored differences between first and second generation students on engagement, academic success, persistence and program language variables at Laurentian University in Sudbury. The study compared 514 first year students registered in French or English language programs with 54 % being first generation, 91,4 % Canadian citizens, 83,5 % Caucasian, and 73 % female.
In this study, first generation students were older, predominantly female, registered in fewer courses and attended college in a higher proportion before going to university. More first generation students lived off campus and fewer intended to pursue their education beyond a master’s degree. First and second generation students had comparable results on all but nine engagement variables of the 2014 NSSE survey. However, program language (English or French) revealed significant differences on 24 engagement variables between students enrolled in French or English language programs. Further, those registered in French language programs had successfully completed more credits. Surprisingly, the persistence variable did not show a significant difference between the groups raising questions about the variable utilized for this purpose.
Seventy-six respondents provided written comments to the open questions about the quality of their university experience and made recommendations for the institution. The comments were grouped in nine categories, four pertaining to academic matters and five to student life. In general, the comments supported or expanded upon the quantitative findings. This convergence of opinion among the respondents suggests relatively comparable student experience and general satisfaction with the choice of institution.
Overall, the study showed that engagement theory can point out differences between first and second generation students particularly when comparing students studying in French or English language programs in a bilingual setting. First and second generation students studying in French language programs were more engaged on a number of variables of the NSSE questionnaire than students studying in English.
Comptes-rendus de lecture
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Canadian Organized Crime, Stephen Schneider, Toronto, Canadian Scholars, 2018, 364 p.
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Dans la langue de l’autre. Se construire en couple mixte plurilingue, Anne-Christel Zeiter, Lyon, ENS Éditions, 2018, 302 p.
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Strategic Planning for Public and Nonprofit Organizations, John M. Bryson, Hoboken, John Wiley and Sons, 5e édition, 2018, 513 p.
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Faire parler les données ‒ Méthodologies quantitatives et qualitatives, Jean Moscarola, Paris, Éditions EMS, 2018, 257 p.