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Introduction

Cet article présente les résultats d’une recherche conduite en 2022 et en 2023 intitulée « Les Tiers-lieux de territoire à l’échelle de trois quartiers populaires[1] » (TILT), financée par le Conseil régional de Bretagne dans le cadre du programme « Recherche et société ». La recherche portait sur trois associations situées dans la ville de Rennes et implantées dans des territoires définis comme « quartier prioritaire de la Politique de la Ville » (QPPV) ou à proximité immédiate. Cette appellation désigne en France un territoire infra-urbain marqué par des difficultés socioéconomiques importantes (le critère unique étant le revenu par habitant) et bénéficiant à ce titre de politiques publiques renforcées visant à réduire les écarts de développement entre les territoires, à améliorer la qualité de vie des habitants et à favoriser la cohésion sociale.

Ces trois associations comportent un certain nombre de traits communs : elles sont de création récente, portées par des femmes, se réfèrent de façon centrale à l’économie sociale et solidaire, et cherchent sur leurs quartiers respectifs à développer la mixité sociale et les liens sociaux entre les habitants, à soutenir leurs projets et aspirations à travers des incubateurs de proximité, et à contribuer au développement local au croisement de préoccupations économiques, sociales et écologiques. Nous avons mis l’accent dans un autre texte sur la contribution de ces trois associations en matière de solidarité de proximité (Bonny, Quenault et Rospabé, 2026; voir aussi Téhel, Pasquier et Guibert, 2023). Nous voudrions proposer ici une grille de lecture complémentaire, visant en particulier à comprendre le caractère attractif de ce type d’associations, à la fois pour les publics qui les fréquentent et pour les pouvoirs publics, en développant l’idée que cette attractivité tient à une articulation originale établie entre circulation et ancrage.

L’air du temps est marqué par un ensemble de connotations positives à l’égard des notions de circulation et de mobilité. Cela renvoie à la fois aux dynamiques culturelles de l’individualisme contemporain, où elles sont synonymes de liberté et d’émancipation, et aux orientations néolibérales mettant l’accent sur la « libre circulation » des entrepreneurs et des investisseurs à l’échelle de la planète. En lien direct ou indirect avec cela, plusieurs auteurs font état de la montée en puissance d’un paradigme, d’une problématique ou d’une perspective circulatoire ou mobilitaire dans les sciences sociales ces dernières années (Streiff-Fénart, 2020; Brisson et Ragaru, 2023; Courty et Leconte, 2025). Ces travaux mettent en exergue une multiplicité de points de vue à partir desquels aborder cette perspective : circulations humaines, circulations matérielles (matières premières, flux financiers, objets divers), circulations « idéelles » ou symboliques (idées, savoirs, normes, causes, références, répertoires), décloisonnements et déstabilisation de frontières établies.

Ces connotations positives associées à l’idée de circulation permettent de comprendre l’engouement suscité en France ces dernières années par ce que l’on appelle les « tiers-lieux », qui recouvrent une grande variété de structures, avec pour caractéristique commune de se démarquer, ne serait-ce que nominalement, de structures ou d’équipements existants. Si l’on examine le champ sémantique que recouvre le terme « tiers-lieu », l’on peut en effet observer qu’il mobilise énormément de notions, de représentations et de valeurs évoquant une idée générale de circulation. Le « tiers-lieu » est synonyme de souplesse, de fluidité, d’échanges, de croisements, d’interconnexions, de flux, etc., tout cela étant présenté comme source d’ébullition, de créativité, de déploiement d’une multiplicité de projets. Les « tiers-lieux » évoquent aussi des idées de décloisonnement et d’hybridité, que ce soit entre les publics qui les fréquentent ou entre les domaines d’activité qu’ils couvrent, débordant ainsi les catégories établies, associées à des idées de routine et de sclérose.

Mais à côté de cette idée de circulation et de brassage, la notion de tiers-lieu renvoie aussi à une autre idée fondamentale, à savoir la qualité de la sociabilité (Burret, 2023). C’est même là la caractéristique première associée au concept tel que forgé par le sociologue Ray Oldenburg (1989) dans le contexte des États-Unis. Chez Oldenburg, le concept de « tiers-lieu » (« third place ») désigne des environnements sociaux distincts du domicile et du lieu de travail qui permettent aux individus de se rencontrer, de se réunir et d’échanger de façon informelle, et favorisent la sociabilité urbaine, la mixité sociale, l’engagement civique et in fine la démocratie. Il cite comme exemples de « third place » les cafés, les salons de coiffure ou les librairies. Oldenburg considère que les tiers-lieux sont en déclin dans la société étatsunienne, du fait en particulier de l’aménagement urbain par zonage dit fonctionnel, obligeant à utiliser sans cesse l’automobile, et qu’il qualifie à l’inverse de parfaitement dysfonctionnel sous l’angle de la sociabilité urbaine. Cette thèse est proche de celle développée par Putnam dans Bowling Alone (2000) sur le déclin du « capital social » ou de celle de Marc Augé sur les « non-lieux » (1992).

Le point de départ de cette recherche renvoyait à l’hypothèse que l’attractivité des trois associations étudiées, quand bien même elles n’employaient pas nécessairement elles-mêmes ce terme, tenait à des caractéristiques en phase avec plusieurs tendances culturelles et sociales contemporaines fréquemment mentionnées dans la littérature sur les tiers-lieux (bas seuil d’accès, convivialité, souplesse, innovation, collaboration, multifonctionnalité…). Nous avons plus précisément parlé de « tiers-lieux de territoire », dans la mesure où l’immense littérature produite sur le sujet montre que de nombreux lieux ainsi désignés, comme les espaces dits de « coworking », les « fablabs » en tant qu’espaces d’échange et de création collaborative mettant à disposition différents outils et machines de fabrication numérique, ou encore les « tiers-lieux culturels », n’ont pas toujours d’ancrage territorial significatif, étant localisés avant tout en fonction d’occasions et pour répondre à des enjeux d’accessibilité (Liefooghe, 2018). À l’inverse, les trois associations étudiées nous paraissaient avoir pour spécificité d’être délibérément très fortement ancrées territorialement à l’échelle du quartier et de s’adresser en particulier à une population précaire. Reprenant l’analyse d’Oldenburg, et quand bien même l’aménagement urbain se présente de façon très différente en France et aux États-Unis, nous avons soutenu la thèse du déficit de lieux assumant une dimension de tiers sous une autre forme, moins lié à une mobilité contrainte générant le déclin des lieux source de sociabilité urbaine entre le domicile et le lieu de travail qu’à la rareté dans les quartiers d’habitat social des lieux qui ne sont pas affectés à des usages fonctionnels (commerces, guichets administratifs, équipements spécialisés, etc.) et favorisent la rencontre, l’échange et l’appropriation de l’espace.

Outre le concept de tiers-lieu, le cadre théorique et analytique que nous mobilisons dans cet article relève de la sociologie des institutions. Il combine une approche socioanthropologique de la capacité d’institution des trois associations à l’échelle microlocale et une perspective néo-institutionnaliste se situant au croisement de la sociologie politique et de la sociologie des organisations à l’échelle des collectivités territoriales où ces associations sont implantées.

À l’échelle microlocale, nous examinons les dynamiques instituantes que déploient les trois associations et qui rendent compte de leur originalité et de leur attractivité. Nous analysons les caractéristiques et les processus leur permettant de générer de l’innovation sociale (Richez-Battesti, Maisonnasse et Besson, 2024), par rapport à des structures plus institutionnalisées et moins réactives comme les centres sociaux ou les maisons de quartier, soumises aux cahiers des charges de multiples conventionnements[2] et organisées autour de programmes d’activités et d’offres de services générant une importante division du travail et spécialisation des fonctions.

Parallèlement, nous examinons aux échelles communale et métropolitaine comment ces trois associations sont perçues et soutenues par les pouvoirs publics. Nous montrons que si leur originalité est bien repérée et fortement valorisée, cela s’inscrit dans un contexte marqué à la fois par une structuration des politiques publiques en silos et par d’importantes restrictions budgétaires, ce qui s’exprime sous forme de jugements ambivalents et de conditionnalités fortes en matière de soutien. Traduit dans les concepts de l’approche néo-institutionnaliste, cela signifie que les dynamiques instituantes soulignées ne semblent pas déboucher sur des formes de changement institutionnel significatives à l’échelle de l’environnement plus large (Bergeron et Castel, 2015). Bien au contraire, compte tenu d’une dépendance forte aux financements publics pour deux des trois associations et en l’absence de co-construction entre les pouvoirs publics locaux et les tiers-lieux étudiés, ces derniers sont soumis à des risques importants d’isomorphisme institutionnel (DiMaggio et Powell, 1983).

Une capacité d’innovation sociale microlocale

Les trois associations que nous avons étudiées présentent des caractéristiques originales, qui se déploient sur plusieurs registres et renvoient notamment à un débordement des frontières catégorielles usuelles et des logiques de spécialisation fonctionnelle. Elles se situent en effet au croisement de l’action communautaire, de l’économie sociale et solidaire, de l’éducation populaire, de l’action sociale et socioculturelle, du développement local et de l’engagement écologique. C’est dans leur habileté à combiner ces références et à circuler de façon fluide entre elles que résident leur originalité et leur « capacité d’innovation sociale », concept que nous avons défini ainsi : « Aptitude d’un système d’acteurs à développer de nouvelles approches ou interventions, de nouveaux services, de nouveaux types d’organisation en prise avec des enjeux et aspirations collectifs et jugés produire un bénéfice mesurable, palpable ou objectivable pour la collectivité. »

Cela se traduit en premier lieu par une attention très importante accordée à l’accueil des personnes. En particulier, dans les trois cas, l’aménagement du local associatif a fait l’objet de réflexions poussées, afin d’en faire un lieu chaleureux et convivial. Il s’appuie sur un principe d’accueil inconditionnel, avec des espaces librement appropriables, comme un café associatif, un coin salon, une cuisine, pour des activités individuelles ou collectives variées (échanges, repas partagés, ateliers et micro-événements divers, expositions), proposées par les usagers ou par les animateurs.

Outre un local chaleureux et convivial, les trois associations étudiées mettent fortement l’accent sur la qualité de l’accueil et de l’accompagnement des publics avec lesquels elles entrent en relation. Elles proposent ce faisant différentes formes d’animation sociale de proximité, dans une perspective de promotion et de valorisation des personnes, de développement de leur pouvoir d’agir, d’incitation à prendre sa place et à s’impliquer. Elles soutiennent ainsi les trois modalités de reconnaissance et de rapport positif à soi dégagées par Axel Honneth (2000) : proximité relationnelle et confiance en soi, statut accordé (ne serait-ce qu’en tant qu’usager accueilli) et respect de soi, contribution au collectif et estime de soi. À côté de l’animation sociale, elles développent également différentes formes de solidarité de proximité (distributions alimentaires, livraison de repas à domicile, cantine solidaire, cabane à dons, etc.).

Une troisième facette qui caractérise les trois associations relève des services de proximité, au sens de « rendre service » au public, quelle que soit la nature de la demande ou du besoin. Cela couvre la mise à disposition d’outils numériques, de matériel de reprographie ou d’impression, d’un accès au wifi, tout ce qui relève de l’écoute et de l’orientation, l’accompagnement pour l’utilisation de l’informatique, pour l’accès aux droits ou pour des démarches administratives, etc. Cette dimension du « rendre service » est fréquemment informelle dans les trois cas étudiés, et largement invisibilisée parce qu’inscrite dans le tissu du quotidien et faiblement objectivée par les acteurs eux-mêmes, dans la mesure où ces trois tiers-lieux en font un principe d’action ordinaire de leur projet associatif, dans une logique que l’on peut nommer d’action communautaire. C’est aussi ce qui les rend aptes à saisir des « signaux faibles » sur leur territoire respectif, c’est-à-dire à détecter dans leur environnement des enjeux émergents, afin de s’efforcer d’y répondre.

L’inscription des trois associations dans l’économie sociale et solidaire se traduit par ailleurs par différentes modalités d’économie circulaire (braderie, recyclerie, bibliothèque de rue, groupe d’entraide reposant sur une monnaie-temps, etc.), à travers lesquelles la circulation des biens et services, outre sa dimension d’amélioration matérielle, génère de la rencontre et des liens et dynamise le quartier. Un autre volet important de cette inscription réside dans la mise en place d’un « incubateur de quartier » visant à soutenir les projets et aspirations des habitants et à déployer des entreprises, au sens large du terme. L’une des associations a aussi mis sur pied une régie de quartier offrant une prestation de services auprès d’acteurs du territoire et favorisant l’insertion professionnelle des habitants à travers des emplois rémunérés.

Inscrites délibérément dans des quartiers Politique de la Ville ou à proximité, les trois associations ont intégré dans ces différentes composantes de leurs activités une attention forte à la précarité d’une grande partie des personnes qui les fréquentent. Elles participent ainsi sous différentes formes d’une politique d’action sociale. Pour autant, comme nous l’avons souligné, elles ne se présentent pas du tout comme des structures d’action sociale. Les références principales qu’elles mobilisent relèvent de l’action communautaire, de l’économie sociale et solidaire et de l’éducation populaire, d’où la pertinence du concept de « tiers-lieux » que nous avons mobilisé pour les désigner. C’est là une caractéristique essentielle pour comprendre l’attractivité qu’elles suscitent.

Comment réussissent-elles à instituer des caractéristiques à plusieurs égards originales? Nous avons associé leur réactivité, leur souplesse, leur capacité d’innovation sociale à une forte réflexivité et à un important leadership, eux-mêmes favorisés par un faible degré d’institutionnalisation. Nous avons forgé le concept de « degré d’institutionnalisation d’une structure » pour désigner le degré relatif de formalisation d’organes, de règles, de procédures régissant son organisation et son fonctionnement et régulant effectivement les conduites individuelles et collectives de ses parties prenantes. Et nous avons montré que ces trois associations sont faiblement institutionnalisées sur deux registres : d’un point de vue interne, les responsables salariées, qui se situent aussi parmi les fondatrices, bénéficiant d’une très grande autonomie à l’égard de leurs conseils d’administration et de leurs bureaux, leur permettant d’impulser rapidement des activités et des projets nouveaux; et d’un point de vue externe, à travers un assez faible niveau d’exigences et de contraintes à l’heure actuelle de la part des autorités publiques, leur modèle économique reposant fréquemment sur des fonds d’amorçage ou d’expérimentation et des financements sur projets, la contrepartie pouvant en être une forte précarité économique.

La citoyenneté de résidence comme source de mobilité physique, mentale et identitaire

Les caractéristiques communes aux trois associations que nous avons présentées, qui renvoient notamment à une aptitude à circuler entre de multiples références et à les combiner afin d’être en prise avec les enjeux de leurs territoires respectifs et les besoins et aspirations de leurs usagers, permettent de comprendre l’articulation entre circulation et ancrage chez les personnes qui les fréquentent. Nous allons voir en quoi la mobilité physique, mentale et identitaire des personnes est favorisée par l’aménagement des lieux, l’attitude des animateurs, les postures relationnelles, et encouragée par des propositions, des projets, des sollicitations dans un cadre sécurisant et bienveillant.

Les quartiers sur lesquels porte cette recherche ne sont pas enclavés. Ils sont reliés au centre-ville de Rennes par un maillage dense de moyens de transport en commun, avec une très bonne fréquence de passage. Notre objectif n’était cependant pas d’enquêter sur les circulations des habitants à l’échelle de la ville, mais sur ce qui se joue à l’échelle du quartier. À cet égard, les circulations physiques s’établissent d’abord entre le domicile et le local de l’association. Le local fait tiers entre l’espace privé domestique et l’espace public urbain. Il contribue au brassage de publics variés, source de stimulation et de créativité. Mais il constitue aussi un lieu essentiel de sociabilité et d’ancrage, et favorise l’appropriation des différents micro-espaces qui le constituent.

Dans son ouvrage La ville incertaine. Politique urbaine et sujet personnel, Bernard Francq oppose sur la base d’une enquête menée sur un quartier de Bruxelles le modèle du « village dans la ville » et celui du « village de ville » (2003 : 189). Dans le premier cas, le périmètre du quartier est appréhendé à partir d’un imaginaire de quartier-village, que l’on observe notamment sur le plan institutionnel en France dans les conseils de quartier, où l’on trouve une majorité de retraités. Dans le second, c’est la densité et la diversité de la vie du quartier qui sont mises en exergue, et la notion de village signifie alors tout autre chose, soit la concentration sur un périmètre très restreint d’une multiplicité de possibilités d’activités et de stimulations des sens, sur la base d’un ancrage territorial temporaire, par exemple chez les étudiants. Cette ligne de clivage se développe fréquemment sur des bases générationnelles et oppose les résidents les plus âgés aux plus jeunes.

Dans le cas de TILT, il paraît pertinent de reprendre cette distinction, mais en la déplaçant et en la reformulant comme une tension entre deux orientations. En effet, la densité, la diversité et la rencontre de l’altérité qui rendent compte de l’attractivité des trois associations ne se situent pas d’abord à l’échelle du quartier, mais à celles du local et du projet associatifs. Parallèlement, le local associatif, et plus largement l’association elle-même, se présente aussi pour de nombreux usagers comme une « deuxième maison », suscitant une appropriation spatiale forte, autour d’une forte interconnaissance, avec aussi parfois des tendances à l’entre-soi. C’est dans la tension entre ces deux dynamiques que réside l’originalité des trois associations, ce qui justifie de parler de mobilité ancrée.

La circulation physique peut également être appréhendée à l’échelle du quartier, à travers le maillage territorial avec d’autres espaces accueillants dans le quartier ou les partenariats établis avec d’autres associations et équipements de quartier, notamment pour orienter les personnes en fonction des expériences et des enjeux qu’elles évoquent. En effet, le lieu physique d’implantation du projet collectif ne prend pas sens en et par lui-même, mais en lien avec la construction d’un maillage relationnel et partenarial à l’échelle du quartier d’implantation en vue de se constituer en milieu-ressource pour les habitants du quartier et les autres publics qui le fréquentent.

Une seconde forme de circulation favorisée par les tiers-lieux de quartier étudiés relève de la mobilité mentale ou culturelle. Le mode de fonctionnement de ce type d’association, reposant sur des interactions personnalisées, ouvre des possibles, génère de la mise en mouvement et de la dynamisation des personnes. Un animateur du Programme de réussite éducative (PRE) qui fréquente l’une des trois structures souligne la rareté de ce type de lieu, peu exigeant sur les plans de la fréquentation comme de l’implication, proposant un bar associatif à prix libre et disposant d’une cuisine semi-professionnelle permettant d’organiser de façon peu formalisée des ateliers de cuisine et des repas partagés. Il indique que les parents qu’il accompagne sont peu mobiles physiquement comme culturellement, en particulier les femmes, identifiées et s’identifiant avant tout comme « mamans », que l’idée de sortir de chez soi pour se faire plaisir sans les enfants est tout sauf évidente, et que ce type de lieu permet d’engager une dynamique en ce sens. Il explique également que si d’autres structures du quartier (centres sociaux, maisons de quartier…) proposent des lieux non affectés comme des bars associatifs, ceux-ci se trouvent dans des équipements beaucoup plus imposants et intimidants, qui sont par ailleurs souvent connotés pour des démarches administratives ou des rendez-vous avec des travailleurs sociaux, de sorte qu’ils sont peu investis.

La mobilité mentale suscitée par les tiers-lieux étudiés renvoie aussi au mélange des publics qui les constituent, ce qui confronte chacun à des codes sociaux et culturels différents des siens et peut générer des tensions relationnelles. À travers leur référence à l’éducation populaire et leur forte sensibilité aux enjeux de démocratie, de solidarité, de coopération, de lutte contre les inégalités et les discriminations, les trois associations en font autant d’occasions de sollicitations et d’interpellations bienveillantes dans le cours des interactions du quotidien. Elles constituent ce faisant des écoles de citoyenneté.

Une troisième modalité de circulation à l’échelle des personnes relève des identités. En premier lieu, les ancrages culturels liés à des formes de multiterritorialités pour les personnes migrantes ou exilées ayant gardé de fortes attaches avec leur pays d’origine, pour des raisons parfois très douloureuses, sont source de circulations identitaires. Ils sont sollicités à l’échelle de l’association, par exemple à travers les cultures culinaires qui sont des occasions de partage et de confrontation à l’altérité, mais aussi sous la forme de rencontres, de groupes d’expression visant à partager expériences et épreuves, à prendre confiance en soi et à agir collectivement.

Plus largement, les brassages, les rencontres et les échanges favorisés par les trois tiers-lieux contribuent à déstabiliser les frontières identitaires et à générer de la fluidité. Ainsi, l’une des associations, implantée sur un campus universitaire et se donnant pour projet de créer des passerelles entre ce dernier et les habitants du quartier, a mis sur pied un groupe d’entraide mêlant étudiants et habitants qui fait évoluer les représentations et les relations des deux côtés. En outre, à travers l’incitation à l’appropriation collective du projet associatif, à la prise de responsabilité ou de rôles (comme aider en cuisine ou servir en salle dans le cadre d’une cantine solidaire), les associations suscitent des circulations entre identités partielles dans le cadre du parcours intra-associatif (par exemple, d’usager à bénévole à administrateur).

Merklen a montré comment l’identité des classes populaires est fréquemment définie aujourd’hui sur la base de l’habitat, là où elle était définie hier par le travail. Mais il souligne aussi que « le territoire est redevenu bien plus qu’un lieu d’habitation » (2009 : 19) : il remplit une multiplicité de fonctions et peut être le lieu de nouvelles formes de politisation, au croisement des mobilisations d’acteurs et des initiatives associatives. À travers l’accent qu’elles mettent sur l’accueil inconditionnel, sur la mixité sociale, sur le soutien aux projets et aux aspirations, sur le développement local multidimensionnel, sur la lutte contre les inégalités et les discriminations, sur l’implication de chacun, sur des modalités de fonctionnement internes démocratiques et coopératives, les trois associations étudiées participent de ce qu’il appelle « une nouvelle “politicité” à base territoriale » (Merklen, 2009 : 23). En ce sens, ce n’est pas la catégorie réductrice d’« habitant » de quartier populaire qui est première dans l’appréhension des personnes, comme c’est souvent le cas dans les équipements de quartier, mais la citoyenneté de résidence, qui déborde le sens juridique du terme « citoyen » pour couvrir l’ensemble des modes de participation ordinaire à la vie sociale, indépendamment du statut politico-administratif. L’on se situe au niveau d’une micropolitique qui ne se revendique pas comme telle, mais se trame dans la solidarité et la coopération de proximité, dans les échanges de l’économie du recyclage ou du don et du contre-don, dans les rencontres interculturelles, dans l’élaboration d’actions et de projets collectifs, dans l’empowerment réciproque. L’ancrage territorial ne s’y présente pas alors comme un enfermement, mais comme le point d’appui d’une créativité et d’une centralité populaires (Bazin, 2018).

Une reconnaissance et une valorisation par les pouvoirs publics

L’enquête par entretiens menée auprès des pouvoirs publics ou de différents partenaires des associations sur leur quartier respectif a mis en évidence des convergences fortes dans la reconnaissance de leur originalité, ce qui s’est traduit notamment chez les enquêtés par une validation partagée du terme « tiers-lieu » pour les désigner. Les trois associations sont perçues comme des lieux en « ébullition », en « évolution permanente », comme des laboratoires d’« expérimentation ». Leur rôle d’animation du lien social et de la solidarité de proximité est bien repéré et valorisé par les acteurs extérieurs. Leurs modalités d’organisation, de fonctionnement et d’animation favorisent selon les personnes interrogées l’appropriation du local, les rencontres et interactions informelles, la créativité, la prise d’initiative, les projets collectifs. Et le contraste est fréquemment très marqué dans les propos recueillis à l’égard d’autres types d’équipements de quartier installés de plus longue date, qui sont dépeints comme beaucoup moins conviviaux, en dépit des efforts qui ont pu être entrepris ces dernières années, du fait soit de leur spécialisation fonctionnelle (centres sociaux ou espaces sociaux communs, bibliothèques, lieux culturels, etc.), soit d’un degré d’institutionnalisation et de formalisation nettement plus poussé et d’une taille plus conséquente, avec un guichet d’accueil, des espaces plus anonymes, des salles qui exigent une réservation préalable, etc.

Ce contraste s’exprime d’abord à travers la convivialité et la capacité à rejoindre les habitants :

C’est des lieux qui sont accueillants, qui donnent envie de rester. Il y a des centres sociaux où t’as des couloirs, des portes, et puis c’est pas chaleureux, quoi. (Directrice d’un incubateur d’entreprises de l’économie sociale et solidaire)

Leur point commun, c’est le lieu : ce sont des lieux ouverts qui accueillent tout le monde, sans restriction. Ce ne sont pas des lieux institutionnels, donc forcément ça aide, et ça peut accueillir beaucoup de monde sur une journée, et du monde qui est complètement différent en termes de profils. (Chargée de mission A)

Il se manifeste aussi sur le plan de l’animation sociale :

On aimerait bien appuyer une action autour de ce savoir-faire, autour de l’animation sociale… cette manière de travailler avec des collectifs d’habitants, de les faire monter en compétences, de les accompagner sur leur projet. […] Et je vais être un peu sévère, mais je pense que les structures d’animation sociale un peu traditionnelles sont pas tellement sur cette posture-là. Et je pense que des structures un peu plus informelles, un peu moins dans les schémas d’animation traditionnelle, sont plus à l’aise avec ces postures-là. (Directeur de quartier)

L’ancrage dans leurs quartiers et leur capacité à insuffler du développement local sont également des éléments distinctifs de ces trois associations :

Aujourd’hui, on a complètement désinvesti la question des quartiers dans le sens d’émancipation. Les structures sont que [sur] de l’institutionnalisation et du financement. […] En fait, on a arrêté de faire du développement local. Et on sait plus le faire. Donc ces structures vont peut-être aider à revenir vers ça, repartir du coeur et puis inventer des choses qui correspondent aux besoins. (Élue)

Finalement, l’idée d’un renouvellement de la démocratie les distingue :

Ces lieux-là, ils doivent aussi participer de l’émergence d’une démocratie qui équilibre un peu plus la démocratie représentative et la démocratie directe… donc, c’est des endroits qui sont très importants. On ne changera pas le monde avec des conseils de quartier, donc on a besoin de se reposer sur des instances existantes et qui mobilisent déjà des habitants… (Élu)

Dans quelle mesure la valorisation de ces trois associations dans les discours recueillis se traduit-elle dans le positionnement des acteurs publics à leur égard? C’est ce que nous allons examiner à présent.

Des perspectives marquées par de fortes fragilités face à un environnement institutionnel défavorable

Nous avons parlé plus haut de dynamique instituante et de capacité d’innovation sociale à l’échelle microlocale du quartier à propos des trois tiers-lieux étudiés. Mais lorsque nous changeons de focale d’analyse, nous sommes amené à conclure qu’il n’est pas possible de parler de capacité de changement institutionnel, si nous entendons par là, dans une perspective néo-institutionnaliste (Bergeron et Castel, 2015), une aptitude à peser sur les normes dominantes et à faire évoluer de façon significative les politiques publiques. L’inertie de l’environnement institutionnel, renforcée par une conjoncture marquée par des politiques d’austérité à tous les échelons territoriaux, génère en pratique des discours très ambivalents chez de nombreux acteurs, de même que des arbitrages privilégiant certains publics cibles et des associations déjà conventionnées.

Ainsi, la capacité des trois associations à se renouveler rapidement et à développer sans cesse de nouvelles activités ou de nouveaux services de proximité peut aussi les desservir, renvoyant à la difficulté des observateurs à saisir d’emblée dans toute leur complexité ces projets « hors normes » qui sortent des cases et cassent les codes. Leur caractère hybride, mouvant et agile impacte les représentations assez figées des collectivités, qui ont un fonctionnement plus rigide, avec des missions fléchées, une organisation de leurs services en silos, et des lignes dédiées de financement. Si les représentants des collectivités locales louent la créativité énorme de ces structures, cela s’accompagne de réserves fortes :

Quand ils sont quelque part, ils ne sont pas ailleurs […]. La logique d’une collectivité est d’évaluer et d’améliorer les indicateurs de performance d’une activité avant d’aller sur un autre projet. C’est plus simple quand une structure se positionne sur une seule activité. (Chargé de mission B)

La double idée de projets à la fois dynamiques et foisonnants mais aussi « flous », manquant de lisibilité et partant un peu dans tous les sens, revient régulièrement dans les discours des acteurs publics :

Et c’est un petit peu le point de difficulté que pourraient avoir les tiers-lieux. C’est-à-dire qu’on peut avoir une vision brouillée de ce qu’ils font. Parce qu’ils vont passer d’un projet à un autre. […] Pour moi, comme le projet change au gré des opportunités, des appels à projets, de l’incubation, finalement c’est ça qui rend aussi l’ancrage sur une politique publique difficile. (Autre élue)

Ces jugements ambivalents se traduisent aussi par une différenciation marquée entre les trois associations. Par-delà les propos transversaux visant à les appréhender ensemble, l’on repère chez la plupart des interlocuteurs la valorisation de l’une d’entre elles, dont le projet associatif, jugé plus clair, et le modèle économique, reposant en grande partie sur l’autofinancement généré par une régie de quartier, est pleinement congruent avec les orientations actuelles des acteurs publics. Née dans le cadre d’une opération de renouvellement urbain soutenue par l’État, les collectivités territoriales et les bailleurs sociaux, elle a bénéficié d’emblée d’un important soutien institutionnel, qui se poursuit aujourd’hui à travers l’établissement d’un conventionnement tripartite avec la Ville et la métropole. Les deux autres associations sont perçues comme manquant de projet stratégique lisible et de modèle économique crédible, l’un et l’autre étant jugés essentiels, d’un côté pour pouvoir flécher (vers des politiques sectorielles, des services, des financements), de l’autre pour ne pas être obligé de financer durablement les emplois.

En résumé, la reconnaissance par les pouvoirs publics du potentiel d’innovation sociale des tiers-lieux de proximité que nous avons étudiés entre en tension avec des enjeux de gestion de finances publiques limitées et avec une structuration des services et des compétences largement construites en silos. Ces tiers-lieux visent à instituer des espaces physiques et des projets associatifs favorisant une forte réactivité et créativité à l’égard des enjeux de leurs territoires respectifs et des besoins et aspirations des habitants, et développant de faibles exigences à l’égard des participants, leur permettant de circuler facilement, de s’approprier les locaux, de développer des projets. Mais, sauf à développer une forte composante d’autofinancement, ce sont pour ces mêmes raisons des structures extrêmement fragiles sur le plan de la pérennité, dès lors qu’elles sont fortement dépendantes des financements publics. Elles naviguent ainsi entre précarité économique et menaces d’isomorphisme institutionnel au sens de Di Maggio et Powell (1983), c’est-à-dire de perte de spécificité du fait des pressions extérieures, que cela prenne la forme de mises en concurrence (prestations marchandes, appels à projets, etc.) ou de contreparties exigées en matière de procédures, de formalisation des relations professionnelles, de spécialisation, de reddition de comptes, etc. La valorisation dans les discours de ces tiers-lieux de la part des pouvoirs publics se révèle ainsi à l’examen pleine de contradictions, dans la mesure où les formes mêmes de la reconnaissance et du soutien qui sont envisagées risquent d’affaiblir les caractéristiques rendant compte de leur originalité, en l’absence d’arrangement institutionnel favorisant une véritable co-construction de l’action publique (Jetté, 2008; Bonny et Giuliani, 2012).

Conclusion

La valeur positive attribuée à la circulation et à la mobilité à l’époque contemporaine tient en particulier à l’idée de liberté individuelle que ces notions évoquent. La circulation et la mobilité sont ici associées à l’absence de contraintes fortes, à la possibilité pour l’individu de s’engager et de se désengager facilement et de construire sa vie de façon fluide, en phase avec ses aspirations et sa situation à un moment donné. Ce sont ces éléments qui rendent compte de l’engouement suscité par la notion de « tiers-lieux », soit dans l’idéal des lieux multifonctionnels, caractérisés par un agencement convivial tout à la fois privatisable et incitatif à la rencontre, des modes d’organisation souples, des sources de stimulation variées (animations, expositions, lancements, etc.), favorisant l’appropriation personnalisée, la confrontation à une altérité dans une large mesure choisie et l’ouverture des possibles. Ce faisant, les diverses formes de circulation associées aux « tiers-lieux » (entre les personnes, entre les types d’activités, entre les micro-espaces internes, entre les biens et services…) soutiendraient la mobilité physique et psychique des individus qui les fréquentent, et réciproquement.

Cet article a cherché à montrer que ces caractéristiques, ordinairement rattachées à des lieux en vogue et à des catégories sociales privilégiées, pouvaient également s’appliquer à des structures implantées dans des quartiers populaires et s’adressant notamment à des catégories de population précaires. Nous avons soutenu que les trois associations étudiées, en tant que « tiers-lieux » de proximité, situés au croisement de l’action communautaire, de l’économie sociale et solidaire, de l’éducation populaire, de l’action sociale et socioculturelle, du développement local et de l’engagement écologique, visaient à dépasser les identités assignées réductrices et souvent négatives d’habitant, de demandeur d’emploi, de personne vulnérable, etc., en soutenant dans un cadre familier et bienveillant l’autonomie, les aspirations et les initiatives de chacun, dans une perspective de citoyenneté de résidence, contribuant ainsi à leur échelle à atténuer quelque peu les inégalités sociales, ce qui nous a conduit à parler de mobilité ancrée. Nous avons également relié leur capacité d’innovation sociale à un faible degré d’institutionnalisation, que ce soit d’un point de vue interne ou sous l’angle des relations avec les financeurs. Mais ce qui fait la force de ces associations au cours de leurs premières années d’existence en constitue aussi la faiblesse lorsqu’il s’agit de s’inscrire dans la durée, dès lors qu’elles ne disposent pas de ressources propres significatives, sauf à réussir à co-construire avec les pouvoirs publics qui les financent des arrangements institutionnels préservant leur souplesse et leur réactivité.