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La sévérité des politiques migratoires et la restriction d’octroi du statut de demandeur d’asile (Akoka, 2020) conduisent à placer dans des zones de non-droit et de grande précarité sociale, spatiale (Felder, 2016) et politique toute une frange des populations migrantes, lorsqu’elles sont en attente de réponse pour leur demande d’asile ou lorsqu’elles ont été déboutées en première instance. Lors de cette attente, qui constitue une épreuve (Kobelinsky, 2010; 2012), certaines familles avec enfants sont placées en « hôtel social », des établissements déclassés ne relevant plus du tourisme. Ces hôtels, intégrés au parc d’urgence préfectoral, accueillent ainsi des publics fragilisés par une mobilité forcée et un statut administratif précaire (Ollitrault, 2022). Au sein de cette forme de logement, exprimant historiquement la vulnérabilité sociale des immigrés (Barou, 2014), ces populations constituent une sous-population plus exposée encore à la précarité socioéconomique et à la faiblesse d’attribution des droits (Dietrich-Ragon, 2017). En effet, l’exercice d’une activité économique est interdit à ces personnes en attente d’une reconnaissance de leur statut, et peu reçoivent l’ADA (allocation pour demandeur d’asile) en principe attribuée lors de cette période.

Dans un tel contexte d’incertitude, ce logement est imposé par les autorités préfectorales (Laacher, 2013) et il contraint à des « intimités déniées » (Aulanier, 2021). Attribut des politiques préfectorales à l’égard des migrant·es, l’hôtel social correspond à une institutionnalisation de la politique migratoire « hors des murs », dans un lieu initialement conçu à d’autres finalités. Dans ce lieu aussi, le pouvoir politique se définit par sa capacité d’instituer le social, notamment en orientant – par la réglementation – les pratiques sociales (Freitag, 1986). Comment l’articulation entre hôtel social et école contribue-t-elle à instituer, malgré la précarité, des formes de socialités et d’ancrages résistants?

Nous analyserons comment l’hôtel social, en articulation avec l’école, met en oeuvre ce principe d’institutionnalisation. Il contribue en effet à transformer les politiques migratoires en réalités concrètes pour les familles, en les assignant à des infra-espaces sociaux et politiques où se matérialisent les effets de ces politiques. Néanmoins, dans cet article, nous observerons aussi que, dans ce contexte, l’hôtel social est un lieu de vie instituant une participation sociale active, y compris sous une de ses formes les plus assignées et en tant que scène de rapports de domination[1]. Articulé à l’école dans les vies quotidiennes, il peut être considéré comme une institution au sens où il crée de nouveaux liens sociaux (Rosanvallon, 1993; Bonny et Demailly, 2012), où il met en forme et encadre des rapports sociaux induits par le pouvoir politique, rapports joués à différentes échelles, parfois très étroites (Bonny, 2012). Nous nous intéressons ici aux formes inattendues de liens et de rapports sociaux en partie autonomes (Demailly, 2012), bien qu’inhérents à cet encadrement politique, à travers la constitution de liens sociaux et d’arrangements locaux (Thévenot, 2006; Boltanski et Thévenot, 1991) qui dépassent et contrecarrent en partie les privations sociopolitiques induites par les politiques migratoires (Schmoll, 2020), tout en étant aussi conditionnés et limités par elles. L’hôtel social, lieu de vie non choisi et souvent dévalorisant[2] et violent (Bernardot, 2005), incarne quelquefois, à la différence de l’instabilité résidentielle qui marque les demandeurs d’asile logés en foyer, une très précaire et paradoxale stabilité spatiale. Il sert d’ancrage à la construction quotidienne d’une expérience familiale et enfantine résistante aux entraves imposées (Tisato, 2017), produisant des expériences strictes du grandir (Macchi et Oppenchaim, 2019) structurées par la migration en tant qu’épreuve subjective (Dubet, 1994; Martuccelli, 2006).

Pour les familles étudiées, cet ancrage s’articule à l’école, dont la fréquentation s’impose au titre du droit à l’éducation et qui, de fait, constitue aussi une source de stabilité relative, bien que fragilisée (Le Méner et Oppenchaim, 2015; Armagnague-Roucher, 2018), en permettant d’inscrire cet ancrage résidentiel concret dans la durée, dans une projection migratoire (Le Méner, 2016) et dans une expérience scolaire subjectivée (Rochex, 1995). Alors que légalement rien ne garantit que ces familles vont pouvoir s’établir durablement en France, ces deux espaces imposés, l’hôtel social et l’école, vont être les terreaux d’investissements sociaux et symboliques relativement forts, articulés et instituants, des matrices de stabilisations sociales inattendues illustrant une forme de « pouvoir des gouvernés » (Cottereau, Hille et Baciocchi, 2018) ou d’actions sociales de publics minorisés (Hughes, 1997; Purenne, 2015) au-delà de l’expression de la rudesse de leur condition sociale (Mottet, 2022).

Cette réflexion s’appuie sur une recherche ethnographique réalisée durant deux ans (entre 2017 et 2019) dans une école et un collège d’une banlieue parisienne aisée, accueillant des élèves primo-migrant·es[3]. En complément, nos analyses s’appuient sur notre rôle de « personne-ressource » dans l’accompagnement juridique et administratif de douze de ces enfants âgés de 3 à 17 ans et de leurs quatre familles dans leur lieu de vie, en hôtel social[4]. Ces familles ont aussi été rencontrées aux abords des établissements scolaires et dans les espaces publics (la rue, les parcs). Nous avons développé auprès d’elles une analyse du contexte descriptive (Bensa, 2006) localisée et pensée « par cas » (Passeron et Revel, 2005).

Dans un contexte de forte indétermination sociale due à une précarité socioéconomique et juridique absolue, ces personnes répondent à la mobilité forcée endurée dans le présent et à la mobilité forcée probable de l’expulsion par des ancrages structurés et articulés à deux principaux lieux de vie, l’école et l’hôtel social. Les pratiques sociales et symboliques qui s’y développent font de ces lieux des éléments centraux des configurations expérientielles et subjectives du quotidien, en tant qu’ils sont institués comme des « animateurs de vie sociale ».

Nous soulignerons que ces fabrications d’ancrages contre-intuitifs en terrains socialement incertains (les menaces d’expulsion ou d’être déboutés de droit d’asile étant le quotidien du voisinage et des horizons sociaux probables) peuvent être considérées comme des résistances aux dominations sociales et résidentielles qui accompagnent les parcours, comme des formes d’appropriations sociales et symboliques actives des expériences de ces enfants.

Nous proposons une structuration de cet article en deux temps. D’abord, nous soulignerons les appropriations sociales inattendues de l’hôtel social. Alors que ce lieu illustre une des formes de logement les plus subalternes d’un point de vue matériel et symbolique dans l’échelle de la distribution résidentielle, tout particulièrement pour les femmes (Le Bars, 2018), qu’il incarne des luttes intra-migrantes tout autant que contre la domination des majoritaires[5] et est la scène de dominations de la part des tenanciers, il est aussi parfois, dès que la porte de la chambre se ferme, un lieu subjectivement approprié, d’installation et d’apaisement relatif, un levier vers le développement d’une « citoyenneté cachée », tournée vers le réagencement des activités économiques et des liens sociaux. Dans un second temps, nous interrogerons les fonctions sociales de ces ancrages, lesquels constituent un investissement social et symbolique dans un avenir stable, structuré à partir de la centration sur les enfants et leur éducation. À partir d’eux, les familles réorganisent les lieux et les usages qu’elles en font, et matérialisent ainsi une institutionnalisation de l’école hors de ses murs. L’école y occupe en effet une place centrale et l’on note une distribution des espaces (même restreints) et des objets d’ameublement organisée à partir des fonctions éducatives, ludiques et scolaires. L’implication scolaire et l’articulation entre l’hôtel social et l’école sont fortement investies et mises en scène. Elles s’inscrivent parfois dans une trame générationnelle reposant sur trois générations, témoignant de l’importance de l’inscription temporelle autant que spatiale de la migration en s’appuyant sur les institutions disponibles.

1. L’ancrage résidentiel, une réponse inattendue à la précarisation absolue

Les personnes déboutées de l’asile font l’objet d’une déshumanisation banalisée masquant la matérialité des histoires humaines (Agier, 2022). Décrivant cette situation comme une peine irréversible qui ferme l’horizon symbolique d’un avenir meilleur, elles incarnent une forme extrême de la précarité spatiale et symbolique, accompagnant une angoisse qui se véhicule par le jeu des activités communes, conditionnant toute possibilité d’attachement ou d’ancrage.

Avant même d’obtenir une réponse à leur demande d’asile, les demandeurs se voient assignés à une précédente zone grise. S’ils peuvent être présents administrativement sur le territoire national, ils ne peuvent y mettre en oeuvre une participation économique légale qui permettrait leur indépendance financière. Cet entre-deux, a fortiori car il peut déboucher sur un refus administratif de rester sur le territoire, crée des ambivalences sociales, des enfermements symboliques, mais aussi des agentivités inattendues et actives aux multiples facettes, notamment lorsque cette situation est vécue en famille : de manière directe ou indirecte, les parents échangent avec leurs enfants concernant leur situation, ces derniers étant parfois des relais pour identifier des leviers[6]. Ces formes d’investissement social et subjectif des lieux sont les témoins d’ancrages propres à certaines zones grises de la condition migratoire. Elles illustrent que, même dans la rudesse des rapports sociaux qu’impose cette condition et ses avatars dans les relations quotidiennes, les personnes en migration, notamment familiale, bâtissent des formes hybrides et ad hoc de participation ancrées dans le lieu qu’est l’hôtel social. Deux formes ont été plus particulièrement observées. La première prend l’allure de la création d’une citoyenneté sociale informelle, organisée dans les espaces de non-droit imposés. La seconde illustre une recomposition des réseaux électifs, permise par la situation migratoire et son contexte d’ultra-prudence.

1.1. La création d’une citoyenneté mineure dans des espaces de non-droit

a. La fragilité spatiale et symbolique, l’exploitation du tenancier

La condition sociale induite par les zones de non-droit des demandeurs d’asile et des personnes déboutées en première instance et la précarité économique et spatiale associée ont pour conséquence une fragilité symbolique. Les personnes doutent de leur avenir, se révèlent dépendantes et demandeuses des conseils que peut prodiguer quiconque incarnant pour elles des personnes « plus établies » pouvant faire des ponts avec « la société majoritaire ». Les compatriotes plus anciennement arrivés en font partie, et il se joue vis-à-vis d’eux un rapport parfois ambigu de solidarité/soumission. C’est aussi le cas avec les associations de soutien (La Cimade notamment) ou encore les acteurs scolaires ou les militants du Réseau éducation sans frontières (RESF). Bien que ces mouvements de défense – par leurs accompagnements, leurs conseils individualisés et précis, et la transmission de « contacts » pertinents (avocats, associations ciblées) – contribuent à réduire l’asymétrie des relations entre ces citoyens et les acteurs des politiques d’État (Balazard, 2015; Talpin, 2013), ils demeurent relativement peu présents au quotidien[7]. Dans le cadre resserré de l’hôtel social, ces personnes apparaissent soumises au système local d’interdépendance. Leurs modalités d’existence (économiques, spatiales) se font « en creux » des mécanismes d’imposition des tutelles – formelles ou informelles –, et ce, à l’échelle du lieu de vie régi par le tenancier de l’hôtel, qui impose notamment le partage des espaces et les formes d’appropriation de lieux, nous le verrons. Cette mécanique renforce les rapports d’assujettissement, mais sans empêcher l’émergence d’appropriations actives des lieux.

L’une des caractéristiques de la vie en hôtel social est le décalage entre la furtivité des échanges sociaux au rez-de-chaussée et l’animation de la vie sociale dans les étages supérieurs. Dans un cadre net de privation de libertés (Angliviel et Ducci, 2019), il s’opère une distribution des espaces précise et reconnue par les personnes logées. Le rez-de-chaussée, la « réception » de l’hôtel, est le domaine du tenancier, vis-à-vis duquel les personnes hébergées sont déférentes. Le tenancier, un acteur économique indépendant dont les moyens financiers ne lui permettent pas de rénover son hôtel[8] et lui-même lié à des injonctions diverses de la part de la préfecture, du voisinage et parfois de la police, apparaît comme un organisateur local, autorisé et autoritaire, de vie sociale, dont les points de vue divergent de ceux des personnes résidentes (Lévy-Vroelant, 2013). Les personnes hébergées expliquent qu’il dispose du pouvoir d’affectation des chambres – au sein desquelles il existe une hiérarchie –, de composer et de préserver les lieux d’intimité ou au contraire de les mettre en péril, de renforcer spatialement les solidarités entre compatriotes ou de les entraver. Ce poids dans le système local d’interdépendance fait de lui une figure instituante façonnant fortement le quotidien, ainsi que l’explique cette femme de 32 ans originaire d’Asie Mineure : « Il décide si on peut venir ou pas, normalement si on veut se rapprocher; moi, j’ai déjà ma mère; on peut être ensemble, normalement, si il veut bien », ou encore cette fillette de 12 ans : « On ne peut pas faire de bruit si on joue, on saute, car il crie et maman crie aussi. »

Figure à la fois crainte et respectée, le tenancier joue un rôle central dans la structuration de la vie sociale de l’hôtel. La relation qu’il entretient avec les personnes hébergées repose sur un chantage latent et une asymétrie réciproque : en contrôlant l’organisation des espaces et des usages, il définit aussi les conditions qui rendent possible son activité économique. Par ailleurs, en ne s’opposant pas aux proximités et regroupements entre compatriotes demandés par les familles – voire en les facilitant –, il obtient une forme de paix sociale. Cette tolérance relative s’accompagne d’un engagement et d’une autorégulation des occupants, à qui une partie de la gestion quotidienne du lieu se trouve, de fait, externalisée.

Ces interactions localisées donnent à voir l’hôtel social comme une micro-institution où se rejoue, à l’échelle du quotidien, le principe même du gouvernement des populations migrantes. L’autorité du tenancier fonctionne comme un relais local de la domination administrative – même s’il n’est pas lui-même un agent de l’État –, mais elle ouvre aussi un espace d’interconnaissance où les règles se négocient. Autrement dit, la domination ne se contente pas de s’imposer : elle se traduit, se discute et se contourne dans un ordre social en continuelle coproduction.

b. L’organisation socialisée des lieux dans les interstices d’une condition subalterne

L’hôtel social apparaît comme un lieu à part entière de vie subalterne pour les personnes hébergées, comme un témoin de formes éparses et mineures de présence sociale de la part des immigrés (Bulley, 2016). Pour le propriétaire, l’hôtel est source de revenus. Si ces bâtis, souvent de facture médiocre et dégradés, ne peuvent plus être loués aux touristes, ils ne sont toutefois pas laissés en déshérence. Personne, ni le tenancier ni les personnes hébergées, n’a intérêt à voir se dégrader le bâtiment et les espaces intérieurs dont chacun est dépendant. Certaines personnes hébergées ainsi que le propriétaire de l’hôtel négocient donc des arrangements réciproques autour notamment de l’amélioration matérielle des espaces. Des personnes peuvent par exemple proposer de remettre en état à leurs frais des chambres délabrées pour les occuper ensuite et bénéficier de ce fait d’une chambre rénovée. De son côté, le propriétaire de l’hôtel contribue parfois à certains frais, et lorsque la demande de réalisation de « petits travaux » émane de lui, ces tâches peuvent faire l’objet de rémunérations. Le tenancier peut par ailleurs compter sur des réseaux d’entrepreneuriat ethnique, notamment dans la rénovation, par exemple des personnes d’Ukraine travaillant dans des entreprises tenues par des Polonais. Dans certains cas, ces aménagements sont substantiels, à l’instar d’une famille qui a pu obtenir qu’une cloison soit abattue entre deux chambres contiguës pour créer un petit appartement dans lequel vivent trois générations.

Les femmes de l’hôtel expliquent aussi qu’elles ont proposé au tenancier de réaliser les ménages dans l’établissement, travail pour lequel elles sont rémunérées[9] alors que leur statut de demande d’asile le leur interdit. Ces activités leur permettent d’acheter quelques produits de consommation courante (le chocolat pour le petit déjeuner des enfants, nous dit l’une d’elles). De même, les hommes ayant réalisé des travaux dans les espaces mentionnent ces activités pour se faire recruter sur le marché du travail des entreprises ethniques, la réalisation de ces tâches étant vérifiable auprès des compatriotes. Inscrites dans la dépendance au tenancier, ces relations reposent sur un système de réciprocité, bien qu’asymétrique. Elles permettent de peser sur l’affectation des lieux et leur organisation. Les espaces appropriés le sont ainsi en clair-obscur des oppressions vécues.

Ces formes d’investissement des espaces conduisent les personnes à peser socialement selon des modalités mineures[10]. Les femmes sont impliquées dans cette assignation distributive. L’une d’elles explique qu’une chambre a été convertie en cuisine collective, parce qu’il devenait « impossible de supporter » les nuisances. Une autre raconte comment elle a, avec une autre résidente, organisé des tours de passage dans les communs pour des raisons de sécurité. Ces régulations – produites aux confins de la légalité – sont autorisées par le tenancier, qui les justifie par un autocontrôle des personnes, tandis que ces dernières réalisent l’entretien du bien à sa place, lui épargnant aussi le coût de la régulation sociale des lieux. Dans cette distribution des rôles sociaux, il s’organise une mécanique de contreparties. Par exemple, des compétences dans la construction (y compris dans des fonctions précises et requérant de l’expertise, comme l’électricité, ou la menuiserie pour l’installation d’étagères) sont identifiées et « troquées » contre l’entretien domestique de la chambre, l’aide aux démarches administratives ou encore la mise à disposition d’un répertoire des personnes-ressources : un petit calepin sur lequel sont notés les contacts des associations de soutien ou agrafés leurs flyers[11].

Ainsi, ces liens de solidarité, qui s’organisent en réaction à la dureté des conditions de vie, permettent de diminuer un peu l’asymétrie de la relation aux institutions des politiques migratoires. Ils permettent de soutenir, dans une certaine mesure, la vie dans l’hôtel social et de bâtir des ponts vers sa sortie et l’exercice d’une citoyenneté, bien que subalterne, érigée dans les interstices de la domination socioadministrative, dans des espaces restreints et imposés. En établissant de tels liens intrinsèques, l’hôtel social devient un lieu instituant, illustrant la matérialité des appropriations que font les populations ciblées par les politiques migratoires de ces dernières. Par ces appropriations qui s’expriment dans des conventions et négociations à l’échelle micro et résultant de rapports de force locaux, les familles expriment des agentivités citoyennes actives à contresens des assignations à la fixité imposées par le logement en hôtel social. Ces arrangements constituent autant de formes d’économie morale et de participation sociale minorée. Ils montrent que la survie matérielle en hôtel social repose sur une contractualisation implicite des dépendances : les personnes hébergées ne subissent pas seulement la contrainte, elles la transforment en ressource relative pour se maintenir dans le lieu. On retrouve ici les logiques d’« institution plurielle » décrites par Bonny et Demailly (2012), où l’ordre imposé est continuellement réinterprété par les acteurs dominés.

Si l’exercice de cette citoyenneté mineure s’exprime dans les usages sociaux des lieux, elle apparaît reléguée et réactive. En revanche, l’ancrage dans l’hôtel autorise, en complément de cette citoyenneté subalterne, le développement de sociabilités plus électives.

1.2. La migration réorganise la parenté verticale et les sociabilités horizontales

a. Trier les sociabilités imposées par la migration, favoriser les socialisations intrafamiliales

Alors que la dévaluation des capitaux prémigratoires – et notamment les capitaux sociaux – intervient en situation de demande d’asile, les sociabilités s’avèrent, en outre, imposées, produisant parfois des concentrations ethniques dans les espaces résidentiels. C’est le cas lorsqu’une préfecture affecte dans un même hôtel social des ressortissants de mêmes origines migratoires. Or cette entremise des autorités publiques, si elle correspond à une rationalité parfois bien intentionnée – une intervenante sociale nous dira : « quand toutes les personnes qui sont du même pays sont à proximité, c’est plus facile d’organiser l’aide et la procédure d’appui [à la demande d’asile, aux recours] parce qu’à La Cimade, il y a des spécialistes par pays » –, a pour corollaire de resserrer le contrôle social d’un entre-soi assigné rendu plus invasif par la promiscuité. En présence de « compatriotes » imposés, les personnes ne peuvent plus bénéficier des maigres avantages de la discrétion sociale de la condition d’étranger. Une femme, mère de 3 enfants, nous explique tout faire pour qu’une autre femme, originaire elle aussi de Tchétchénie et mère de deux enfants scolarisés, prenne ses distances et, ce faisant, elle témoigne de la prégnance des proximités indésirables : « Elle est là [à l’hôtel] avec ses enfants, elle s’en occupe pas […], elle n’a pas un bon comportement. Elle est toujours à demander moi, mais moi, je ne veux pas de elle […]. »

Ici, c’est la promiscuité imposée par la vie dans l’hôtel social et la manière dont les personnes y réagissent qui produisent les conditions nécessaires à la décision de mise à l’écart et de sélection des relations sociales, dont la qualité du lien est dévoilée en tel contexte. De ce fait, ce lieu participe à l’institution de relations sociales. Ces micro-conflits illustrent combien la contrainte spatiale façonne des formes de sélection relationnelle inédites. En recomposant leurs cercles de confiance, les familles produisent un espace de régulation morale et sociale parallèle à celui de l’État. Ce travail de tri relationnel est une manière de réaffirmer une souveraineté minimale sur leur univers social, et donc une agentivité, dans un contexte où tout semble décidé de l’extérieur.

b. Le choix relatif des sociabilités verticales : solidifier des réseaux contrôlés

Dans ces manières d’investir les lieux, les familles élaborent des systèmes de pratiques organisées pour soutenir des sociabilités en recomposition du fait de la migration. Cela peut passer, par exemple, par l’obtention d’une chambre pour un frère, une soeur ou une grand-mère, ou encore par l’activation de réseaux migratoires afin de faciliter l’accueil de nouveaux compatriotes. Les relations familiales, dans leur verticalité (auprès des ascendants et des descendants), sont ainsi particulièrement investies et expriment un recentrage et un développement de ces liens dans la migration. Une fille nous explique que sa mère va « faire venir » sa belle-mère. Lorsque nous lui demandons si cette grand-mère était proche de la famille avant d’immigrer, elle nous répond que « non, on la voyait un peu », mais que l’éloignement et la mise en sécurité de soi conduisent à développer une mauvaise conscience d’avoir « laissé » certains proches; un autre nous dit que faire venir la famille est un « devoir ». Ce recentrage est d’autant plus explicite qu’il apparaît aux yeux des acteurs comme étant imposé par la nécessité de protéger les plus faibles de leur famille (un parent âgé ou dépendant resté en Ukraine ou en Tchétchénie alors que sa sécurité est compromise, une soeur ayant un nourrisson et ne parvenant pas à l’élever en situation de guerre). Par ailleurs, le fait de s’impliquer dans les réseaux d’immigration puis de négocier l’accueil de proches dans l’hôtel social répond à un impératif de maîtrise de ses propres liens. Il s’agit d’organiser des relations de confiance – nécessaires mais difficiles à établir dans la précarité migratoire – qui contribuent au fonctionnement général, y compris économique, de la famille. Une femme de 32 ans nous dit : « Je sais qu’elle [la belle-mère], je peux lui demander pour les enfants, de rester avec eux ou pour manger avec eux […]. »

Une partie de ces liens sociaux est ainsi destinée au soutien éducatif de la famille alors que les parents sont parfois peu disponibles : garde des enfants, parfois mutualisée entre plusieurs familles, ou prise en charge de l’alimentation le midi (permettant de faire l’économie de la cantine, peu de familles ayant déposé des demandes de fonds de solidarité pour obtenir sa gratuité). Cet appui éducatif, rendu possible par l’implication des familles dans l’organisation de la vie quotidienne, apparaît très présent dans les récits. Il se présente comme un ancrage social recomposé – bien que précaire – pour lutter contre la dépossession des liens sociaux inhérente aux politiques d’hébergement des migrants. Le soin et l’attention accordés plus spécifiquement aux enfants, à l’organisation de leur éducation et, plus encore, de leur scolarisation, sont décrits comme des éléments centraux de l’institutionnalisation de ces lieux. Ils confèrent une signification sociale et symbolique à cet ancrage résidentiel particulier, étroitement articulé à l’école.

2. Les fonctions sociales de l’ancrage résidentiel : envisager l’avenir

Comment comprendre le paradoxe apparent entre des engagements sociospatiaux complexes – élaborés, chronophages, exigeant une forte organisation et parfois risqués – et la faible reconnaissance sociale qu’ils procurent, puisqu’ils restent cantonnés à des infra-espaces sociaux déconsidérés? L’analyse de ce travail d’institutionnalisation du quotidien que les personnes migrantes opèrent doit être envisagée sous l’angle fonctionnel de l’organisation des conditions sociales nécessaires au déploiement d’une dynamique générationnelle plus large, envisagée sur le long terme (Schiff, 2000), dans laquelle les enfants et leur éducation vont faire l’objet d’un investissement significatif qui ne peut être délié des conditions de vie au jour le jour. Cet ancrage résidentiel dans la mobilité subie apparaît, dans ce contexte, comme une manière d’engager, dans les actes quotidiens du présent, l’avenir, par l’intermédiaire de celui des enfants. Cette occupation dans la logistique socialement et symboliquement gouvernée par « leur cause » permet de contenir les épreuves et humiliations vécues dans la condition de migration forcée : des heures à attendre dehors pour entrer au guichet de la préfecture, se débrouiller pour avoir du wifi pour passer des appels, organiser le transport pour récupérer des colis ou des bons alimentaires, solliciter que les personnes les rappellent quand elles n’ont pas de forfait téléphonique, autant de réalités décrites et vécues comme dégradantes.

2.1. La destination générationnelle de l’ancrage : la centration sur l’enfance

Les formes d’appropriation des lieux et leur signification sociale sont attachées aux différentes échelles de structuration de la vie privée. Si le monde social compris entre la porte de l’hôtel social et celle de la chambre est organisé par le contrôle et la sélectivité relative des sociabilités, notamment pour soutenir l’éducation des enfants, ceux-ci n’apparaissent qu’en deuxième ligne de ces espaces intermédiaires « semi-publics ». En revanche, dans l’espace plus intime, derrière la porte de la chambre, nous observerons que c’est un lieu organisé par la vie enfantine qui se donne à voir et qui témoigne d’une appropriation structurée des lieux, à la fois dans les entrées et sorties, mais aussi dans l’agencement des micro-espaces dans la chambre d’hôtel. Les développements qui suivent permettent d’illustrer cette centralité de l’enfant dans l’organisation de la vie quotidienne.

a. Des relations autorisées au service des enfants

L’une des caractéristiques permettant de décrire socialement la chambre d’hôtel est son périmètre social et relationnel marqué par une enclosure sélective plus forte encore, en contrepoids des contraintes de cette politique publique sur les intimités (Aulanier, 2021). Le périmètre social des personnes invitées est toutefois très restreint, à l’instar de celui observé par A. Sayad (1980) dans les foyers de travailleurs migrants des années 1970, condamnant ces populations à des sociabilités contrôlées.

Cette vie sociale s’organise autour des activités enfantines, nous le verrons. Interrogés quant au régime des entrées et sorties de la chambre, adultes et enfants expliquent qu’elle est un espace sanctuarisé, préservé du regard public : ni les camarades de classe, ni les homologues de l’hôtel n’y sont invités, les personnes utilisant, pour ces liens, le parc public situé en face de l’hôtel, le hall du conservatoire à proximité ou, avec les corésidents, les espaces intermédiaires tels les couloirs ou la chambre transformée en cuisine. Seuls les membres de la proche famille, et notamment les ascendants ou collatéraux féminins, sont autorisés à entrer dans les lieux du fait de la confiance qui leur est témoignée. Ces entrées dans l’intimité sont contrôlées et anticipées; peu spontanées, elles se justifient par des motifs légitimés et toujours fonctionnels : venir s’occuper des enfants ou discuter de sujets sensibles (juridiques ou politiques) devant demeurer discrets.

En tant que chercheuse rencontrée à l’école, ma présence a progressivement pris la forme d’un soutien administratif, autorisant un accès exceptionnel à ces espaces d’intimité dont je constatais l’agencement organisé : rotation des espaces, multifonctionnalité du mobilier. Alors qu’étaient abordées les histoires familiales et migratoires, que les liens avec La Cimade ou l’avocat d’appui avaient pour incidence la divulgation d’informations, souvent lourdes, il nous était impossible d’avoir ces échanges ailleurs. Les enfants ont, dès lors, construit des relations moins formelles avec moi, et les confidences, plus fréquentes, me permettaient de rendre plus cohérentes les expériences analysées. Les enfants, au coeur de l’organisation de la chambre, me faisaient d’ailleurs visiter les lieux et décrivaient leur fonctionnalité. Les adultes expliquaient qu’il n’était pas dans leurs habitudes d’inviter à domicile des étrangers, mais que j’illustrais une figure sociologiquement établie, en mesure de comprendre la logique des majoritaires, comme l’explique une femme de 36 ans, soutenant sa soeur dans une procédure d’asile : « Vous êtes de l’autre côté, vous, vous pouvez comprendre leur… peur. »

b. L’enfant structurant un espace de liberté et une vie secrète

L’un des traits caractéristiques de l’ancrage en migration que construisent les personnes hébergées en hôtel social est la sanctuarisation d’espaces destinés aux enfants. Si la place du jeu et plus largement de l’enfant sont des témoins de constructions socialement typées (Delalande, 2009), la matérialisation des espaces enfantins par la présence en nombre d’objets d’enfant (livres, jeux de cartes, dessins) illustre l’institutionnalisation locale d’une place sociale à part entière. C’est le cas dans presque toutes les chambres observées[12] : les espaces de jour, séparés autant que possible des espaces nocturnes (par des draps tendus, des étagères), sont eux-mêmes structurés par la place de l’enfant – utilisation du mobilier pour jouer, organisation des rangements pour ne pas interrompre les activités des enfants. Interrogés à ce sujet, les adultes disent que cette centralité de l’enfant dans la chambre et ces relatives liberté et priorité qui leur sont accordées s’expliquent par la condition migratoire et l’humilité qu’elle force à avoir pour veiller au bon développement de son enfant, dont on ignore désormais davantage les appropriations expérientielles du fait de la migration. Un homme de 37 ans relate : « On laisse les petits jouer pour que, pour eux, ce soit bien, car c’est pas bon toujours dehors, alors ils sont bien ici aussi, ils jouent et ils parlent, parfois en français pour pas qu’on comprenne. » Ces espaces d’autonomie (James, Jenks et Prout, 1998) sont autant d’occasions de vivre une vie en secret dans l’agentivité d’un espace-temps d’autant plus libre qu’associé à la migration, il est relativement peu compris par les adultes, ainsi que l’explique Anya, 12 ans, quand je lui demande si le cahier sur lequel elle écrit – en français – est son carnet secret :

— C’est mon endroit, j’écris mes choses.

— Aussi ce qu’il se passe à l’école?

— Oui, pour les copines.

— Aussi avec la famille?

— Un peu, mais… C’est surtout des choses pour moi, pas la famille […], c’est pas des choses qu’ils connaissent.

Ces observations invitent à considérer la chambre d’hôtel non seulement comme un espace domestique contraint, mais comme un laboratoire de subjectivation. À travers l’organisation matérielle des lieux et les usages enfantins s’invente une forme d’institution familiale de la migration : un cadre qui socialise, protège et permet d’exercer un contrôle sur ce qui peut être dit, vu ou partagé. L’intime y devient un mode d’action politique discret.

2.2. La centration sur l’école : canaliser sa destinée

L’école est un lieu d’ancrage dans la structuration des expériences dans l’immigration : si les enfants y passent près de huit heures par jour, les adultes aussi organisent leur vie autour d’elle, illustrant une forme relative d’institutionnalisation « hors les murs ». Nous avons observé une articulation serrée entre la vie à l’hôtel social et l’école, laquelle se matérialise dans l’aménagement des lieux et des rythmes de vie. Il s’agit toutefois ici de l’expression d’une matérialité moins subie comparativement à l’effet coercitif que peuvent avoir d’autres institutions. Cette centralité de l’école traduit un rapport générationnel à la migration explicitant les ambitions migratoires et donnant du sens à l’expérience scolaire (Rochex, 1995).

a. Des lieux reliés à l’école

L’espace domestique, jusque dans sa configuration matérielle, se modèle sur les rythmes et les exigences scolaires, matérialisant l’imbrication spatiale et temporelle du résidentiel et du pédagogique : organisation d’espaces de jour et de nuit, tournus des usages des lieux en fonction des horaires et de l’âge des enfants, silence imposé lors des devoirs (pour permettre la lecture à voix haute notamment[13]), illustrant la centralité de ceux-ci (Rayou, 2010). Les adultes sont alors mis en suspens[14]. Les usages scolaro-centrés des lieux ne sont pas sans créer de tensions liées à la promiscuité et à la discipline stricte que cette organisation suppose : quitter la pièce pour répondre à un appel et alors perdre le wifi, générant plus de bruit dans le couloir et des réactions désobligeantes des voisins par exemple. Le tenancier de l’hôtel a déjà eu à imposer pour cette raison à chacun de « rester dans sa chambre », pénalisant les familles et les devoirs.

Si la scolarisation est centrale pour les familles, c’est qu’elle incarne encore un idéal de mobilité sociale permise par l’immigration, comme le dit cette femme de 34 ans, mère de 3 enfants : « L’école, c’est le plus important, surtout pour [les] filles. Nous, partis de la guerre où pas d’école possible. Ici, [y aller est] possible. »

L’articulation étroite entre organisation domestique et scolarisation souligne que l’école déborde ici largement son périmètre formel : elle structure les temporalités, les hiérarchies et les usages des espaces privés. Cette matérialisation du scolaire dans le résidentiel traduit un processus d’institutionnalisation « hors les murs » où l’éducation devient la matrice symbolique de la stabilité sociale.

b. Des temporalités rythmées par l’école

Les familles, souvent les mères, organisent leur quotidien autour des rythmes scolaires (matin, midi et soir), perçus à la fois comme une contrainte (limitant les déplacements administratifs et économiques) et comme la garantie d’une sécurité de leur enfant tout en permettant des échanges réguliers, au-delà du champ scolaire, avec l’enseignante de dispositif ou le directeur.

Les familles trouvent ainsi dans l’école un espace de présence légitime, vécu comme indépendant des institutionnalisations des politiques migratoires. Cette impression de choix marque une différence de rapport avec les autres institutions, dont les interventions sont vécues comme imposées (hôpital, intervention sociale et surtout préfecture). Plus encore, l’école, bien que fortement normative, leur apparaît comme un vecteur de soutien et parfois d’émancipation. Et même dans les cas où les relations apparaissent tendues[15], les difficultés sont rapportées à la responsabilité d’une personne, ou deux, mais pas désignées comme le fait de l’établissement en tant que « système ».

Il est possible de lier cette centralité de l’ancrage scolaire dans les quotidiennetés aux ambitions sociales que porte l’immigration et à l’espérance que peut susciter un parcours scolaire vers une nouvelle vie stable. Cette situation, souvent étayée par des acteurs éducatifs impliqués et dont les marques de domination sont parfois invisibles aux personnes en situation de migration, fait de l’école un vecteur d’ancrage et un espace de sécurité symbolique témoin d’un rapport pouvant être apaisé aux institutions majoritaires, du moins à l’instant t.

Ainsi, l’hôtel social et l’école relèvent de deux champs de l’action publique traditionnellement disjoints – la politique migratoire, d’un côté, pilotée par le ministère de l’Intérieur et les préfectures; la politique éducative, de l’autre, relevant du ministère de l’Éducation nationale et de ses services déconcentrés. Leur articulation s’opère pourtant quotidiennement, dans des interstices non prévus par les textes : inscriptions scolaires dérogatoires, médiations entre établissements et travailleurs sociaux, circulation d’informations administratives. Ces interactions, souvent informelles, constituent un niveau d’action publique « infra-institutionnel » où les agents des deux politiques – enseignant·es, chefs d’établissement, associations, personnels préfectoraux – bricolent des solutions pour rendre compatibles deux logiques contradictoires : la gestion sécuritaire des flux migratoires et la garantie du droit universel à l’éducation.

Cette coprésence d’espaces d’action publique hétérogènes sur un même territoire produit des effets institutionnels spécifiques. L’école, conçue comme espace d’intégration et de continuité, se trouve placée en tension avec un hébergement d’urgence fondé sur la discontinuité et la mobilité contrainte. Pourtant, leur juxtaposition locale, dans les mêmes quartiers et autour des mêmes enfants, engendre une forme de « régime hybride » (Bonny, 2012) de l’institutionnalisation : les politiques migratoires se scolarisent, en s’appuyant sur les temporalités scolaires; la politique scolaire, à son tour, se territorialisant, devient un instrument de stabilisation sociale face aux effets délétères de l’errance administrative. L’expérience des familles montre que ces régimes ne s’annulent pas, mais se recomposent à travers des pratiques de médiation, d’adaptation et de contournement.

Dans ce contexte, l’école joue politiquement une fonction réparatrice : elle compense partiellement les effets de désaffiliation produits par la politique migratoire. Par l’obligation de scolarisation, elle institue un cadre symbolique de permanence et d’espoir qui stabilise les parcours familiaux. Mais cette fonction réparatrice n’est pas neutre : elle inscrit les familles dans une dépendance accrue à l’institution scolaire, qui devient le principal canal d’interaction avec la société majoritaire et le seul lieu où la reconnaissance institutionnelle reste possible. Ce déplacement illustre comment les politiques publiques, lorsqu’elles se croisent dans des espaces contraints, engendrent des formes de gouvernementalité partagées : la migration est administrée à travers la scolarité, et la scolarisation devient un instrument de la gestion migratoire.

Conclusion : la fabrique d’un ancrage de sécurisation et d’une institution sensée

Comme l’explique Yves Bonny (2012), l’institution n’existe qu’en acte, elle ne peut se réduire à une juxtaposition sans finalité d’agencements situés et d’ordres locaux. Nous avons donc proposé dans cette réflexion une formalisation et une modélisation des caractéristiques de cette configuration institutionnelle atypique et « hors les murs » de la politique migratoire et de la politique scolaire ainsi que de leurs appropriations par des familles concernées, tout en prêtant attention à en identifier les structures relationnelles, la fabrique de liens sociaux et d’activités dédiées.

Deux scènes significatives permettent de conclure sur les fonctions sécurisantes de ces ancrages et sur la dotation de sens de telles formes instituées.

La première se produit lors de ma première venue chez une famille tchétchène. Je connaissais deux des trois enfants, qui étaient scolarisés, et je passais du temps avec l’aînée, Anya. L’entendant chanter Petrouchka lors d’une séance en classe et me trouvant impressionnée par sa voix, je m’étais permis de le lui dire ainsi qu’au directeur de l’école, musicien. Anya m’expliquait que le chant lui faisait « oublier tout[16] ». Nos échanges ont ensuite permis de parler des devoirs, mais aussi d’une histoire migratoire vive. Lors de cette première visite, un dessin d’Anya, accroché au mur, représentait l’hôtel, l’école et un arc-en-ciel reliant les deux, nos prénoms inscrits de part et d’autre. Cette image traduit, sans discours, la conscience du lien entre ces espaces et la place médiatrice de la chercheuse. L’investissement de l’hôtel social incarne ici un ancrage de sécurisation, organisant les conditions d’une vie digne et capable de structurer une émancipation qui peut venir de l’école. Si l’ambition scolaire illustre un ancrage en partie idéalisé et vague, l’investissement des lieux dans l’hôtel social en est, en quelque sorte, le moyen concret et matériel. Bien au-delà d’une impression de séquençage des différents lieux de vie pouvant sembler juxtaposés dans l’expérience de ces enfants, c’est leur cohérence que ces derniers bâtissent, à la recherche d’une sécurisation.

Le second moment se déroule un an plus tard, la veille de la rentrée. Mon travail de terrain est alors terminé, mais je continue d’échanger avec Anya et sa mère. Je reçois de leur part une vidéo, montée en musique. Elles y présentent le cartable de fournitures offert par la mairie : chaque élément est dévoilé, commenté, puis rangé soigneusement. La scène, joyeuse et théâtralisée, se déroule dans la chambre de l’hôtel social. Ce cartable ne représente pas seulement un équipement scolaire; il symbolise pour elles l’accès à une normalité enfantine, à un droit partagé, et à une forme de continuité entre la vie dans l’hôtel et l’école, d’autant qu’offert par la municipalité, sa réception est vécue comme la reconnaissance d’une place citoyenne. En en exposant et en en détaillant pièce à pièce le contenu avec humour depuis sa chambre la veille de la rentrée, Anya décompose et illustre toute la matérialité de la fabrique d’une agentivité enfantine réflexive (Prout et James, 1990), à travers la mise en cohérence des différents espaces sociaux de l’expérience : l’école et l’hôtel social. Anya affirme une capacité à se projeter, à organiser son entrée dans l’année scolaire.

Ces deux situations illustrent le rôle instituant que revêt l’hôtel social dans ces configurations migratoires. Au-delà de ces scènes de terrain, les enseignements tirés de cet article invitent à reconsidérer ce que ces expériences révèlent de l’institution et du politique, notamment à travers la notion d’institution « hors les murs » et la dialectique domination/agentivité. Ils constituent également une contribution au débat sur l’institutionnalisation des politiques migratoires, en montrant comment ces politiques s’incarnent concrètement dans des dispositifs résidentiels ordinaires, comment elles organisent des formes d’encadrement qui s’appuient sur la vie quotidienne, et comment les personnes concernées réélaborent ces contraintes en ressources, en marges de manoeuvre et en pratiques instituantes. L’analyse permet d’enrichir la compréhension de ce que peut être une institution « hors les murs » : non plus un dispositif bureaucratique ou un lieu de prescription formelle, mais un ensemble d’actes, de régulations et de significations situés qui produisent du social dans l’ordinaire de la contrainte. L’hôtel social et l’école, bien qu’extérieurs l’un à l’autre, fonctionnent ici comme deux pôles d’une même configuration institutionnelle – l’un imposé par la politique migratoire, l’autre garanti par la politique scolaire. Leur articulation montre que l’institutionnalisation ne procède pas seulement du haut vers le bas, mais s’incarne dans des pratiques quotidiennes qui rendent vivables les injonctions structurelles. Cette perspective déplace la frontière entre ce qui relève de l’institution politique et ce qui relève de ses usages sociaux, en montrant que l’institution ne se limite pas aux dispositifs formels, mais se fabrique aussi de manière diffuse, au fil des interactions, des arrangements quotidiens et des relations entre habitants, professionnels et espaces.

Ces enseignements invitent à penser ensemble domination et agentivité, non comme des pôles opposés, mais comme les deux faces d’une même dynamique sociale. L’hôtel social est un lieu de contrainte extrême, de dépendance administrative et d’assujettissement économique; mais c’est précisément dans cet espace saturé de domination que se déploient des micro-formes de résistance et d’autonomie : appropriation matérielle des lieux, entraide, réorganisation des rôles familiaux, valorisation scolaire. Les familles produisent ainsi des « institutions du quotidien » (Demailly, 2012), où le pouvoir instituant des gouvernés (Cottereau, Hille et Baciocchi, 2018) se manifeste dans des arrangements locaux. L’agentivité observée n’abolit pas la domination; elle en recompose les effets, transformant l’obéissance contrainte en pratiques socialement signifiantes.

Ce faisant, notre analyse éclaire les modalités concrètes par lesquelles les politiques migratoires prennent forme dans les interactions et les dispositifs du quotidien, en offrant un point de vue situé sur leurs effets institutionnels. Loin de se réduire seulement à des dispositifs de contrôle ou d’accueil, ces politiques s’actualisent dans des espaces sociaux qui deviennent eux-mêmes producteurs de normes et de socialités. L’hôtel social, dans son articulation avec l’école, apparaît comme une interface où se rejouent les tensions entre assistance et gouvernement des pauvres, inclusion minimale et exclusion symbolique. Les ancrages observés invitent à considérer la politique migratoire non seulement comme un cadre d’action publique, mais comme un processus d’institutionnalisation continu : elle façonne des acteurs, des valeurs et des formes de vie qui en excèdent les intentions initiales. En cela, ces situations ethnographiques donnent à voir une politique du social « en acte », où les gouvernés participent, malgré tout, à la production du politique.

De telles configurations peuvent changer d’un lieu à l’autre, faisant évoluer les structurations de ces formes locales d’institutionnalisation des lieux, mais ces dernières s’avèrent organisées, loin de toute apathie sidérée que pourrait produire la rudesse de la vie primo-migrante en de telles conditions. Dans le contexte de la primo-migration, qui autorise des imaginaires sociaux actifs, la scolarisation donne le sens et le coeur battant de ces micro-agencements locaux; elle est ce qui permet une subjectivation de l’expérience scolaire (Rochex, 1995) pour les enfants et, pour les membres de leur famille, de redéfinir des logiques d’action expérientielles, dont la cohérence est activement recherchée (Dubet, 1994).