Abstracts
Résumé
Basé sur un corpus de données qualitatives, cet article analyse cinq trajectoires résidentielles de personnes accueillies dans le cadre des procédures de demande d’asile d’une part ou connaissant des difficultés sociales, de santé, voire ayant connu des périodes à la rue d’autre part. Inscrit dans une sociologie des institutions, il retrace les circulations des personnes entre les dispositifs d’hébergement et de relogement qui ont abouti à leur ancrage dans un logement. Cet ancrage est étayé par un accompagnement associatif en appui au processus d’autonomisation. Si cette autonomie semble désirable, son effectivité est interrogée au regard de l’analyse des trajectoires des personnes accompagnées. Celles-ci sont fortement contraintes, ce qui confirme, dans la perspective de la philosophie de Descombes, des cadrages institutionnels qui laissent peu d’autonomie aux individus.
Mots-clés :
- institution,
- esprit objectif,
- esprit subjectif,
- circulation,
- ancrage,
- accompagnement associatif,
- logement
Abstract
Based on a corpus of qualitative data, this article investigates five residential trajectories of people who have been taken in as part of asylum application procedures on the one hand, or who are experiencing social or health difficulties, or have even spent periods living on the streets, on the other. Aiming to contribute to a sociology of institutions, it tracks the movements of individuals between accommodation and rehousing schemes that have led them to an institutional anchoring in a home. This anchorage is supported by community organizations that assist in the process of empowerment. While this autonomy seems desirable, its effectiveness is questioned in light of the analysis of the trajectories of the people receiving support. They are heavily constrained, which confirms, from the perspective of Descombes’ philosophy, institutional frameworks that leave little autonomy to individuals.
Keywords:
- institution,
- objective mind,
- subjective mind,
- movement,
- integration,
- community social support,
- housing
Article body
Introduction
Si de nombreuses études spécialisées existent sur l’accompagnement associatif dans et vers le logement, qu’elles portent sur le sans-abrisme (Maurin et Pichon, 2016) ou le logement accompagné en santé mentale (Henckes, Azevedo et Quintin, 2018) ou bien l’accueil des demandeurs d’asile (Mathieu, 2021), plus rares sont les études à aborder sociologiquement les ancrages et les circulations des individus en cherchant à saisir leur part institutionnelle. Cette contribution vise à combler ce manque en analysant des trajectoires résidentielles de personnes rencontrant des difficultés et qui ont connu des bifurcations à la suite d’une migration, de problèmes de santé ou encore d’expériences de vie à la rue ou de violences conjugales. Le concept de trajectoire est abordé dans une orientation pragmatique comme une balistique (un point de départ et une orientation vers un point d’arrivée), mais aussi dans une sociologie du parcours, comme le résultat de processus itératifs, faisant l’objet d’ajustements, de corrections et d’adaptations, variables selon les contextes organisationnels (Levilain, 2020).
Dans cette perspective, l’accompagnement associatif vise à soutenir et à étayer ces trajectoires résidentielles dans une visée d’autonomisation dans le logement. L’impératif d’autonomie est souvent associé de manière critique à une injonction (Bureau et Sainsaulieu, 2012). Or, l’orientation générale de l’accompagnement associatif maintient ce cap. Alors que les acteurs associatifs de l’accompagnement vers et dans le logement définissent des stratégies pour stabiliser les situations en privilégiant l’autonomie des personnes aidées et en facilitant leur ancrage, force est de constater que les trajectoires résidentielles des personnes en situation de fragilité reflètent des circulations qui laissent peu de marges de manoeuvre. Cet article souhaite mieux comprendre ce paradoxe à partir d’une sociologie des institutions inspirée par la philosophie de Descombes et sa distinction entre esprit objectif et esprit subjectif (Descombes, 1996).
L’article est organisé en deux parties. Le champ du logement en France est d’abord caractérisé à grands traits pour y situer les trajectoires résidentielles étudiées; le terrain et la méthode de l’étude, ainsi que le cadre théorique de Descombes, sont ensuite présentés. Cinq trajectoires résidentielles sont par la suite analysées à cette aune et sous l’angle des ancrages et des circulations produits par l’accompagnement associatif.
1. Aborder les trajectoires résidentielles avec la philosophie de Descombes
1.1. Organisation du logement en France
L’accès au logement et la stabilisation dans un habitat sont des enjeux cruciaux dans le traitement de la question sociale. En France, il suffit de lire la presse pour constater une tension forte pour se loger, et notamment pour accéder à un logement social[1]; 38,2 millions de logements sont pourtant comptabilisés sur le territoire (Freppel, 2024). Ces logements concernent un parc privé d’une part, et font partie d’un parc social géré par des offices d’Habitats à loyers modérés (HLM) privés et publics d’autre part. Le parc social comptabilise 5,4 millions de logements (Commissariat général au développement durable, 2024). En 2018, le logement social représente 16 % de l’ensemble des logements en France (Delance, 2018). Si l’on ramène cette proportion aux données de 2024, il ne représente plus que 14 % de l’ensemble des logements[2].
Il existe également des lieux de vie collectifs comme les résidences sociales ou les pensions de famille[3], ainsi qu’une diversité de dispositifs de logements dits « accompagnés » et d’interventions sociales dans le « logement diffus ». Le terme englobant de « résidences sociales » est formalisé en 1995. Il recouvre sur le terrain une diversité de lieux de vie collectifs : résidences-autonomie[4] ou foyers de travailleurs migrants, par exemple. Il doit cependant être distingué de l’ensemble des dispositifs liés à l’urgence, qui concernent notamment l’accueil des personnes migrantes et des sans-abri (Centre d’hébergement d’urgence [CHU], Centre d’accueil des demandeurs d’asile [CADA]). Enfin, dans le « diffus », des associations développent l’intermédiation locative (IML). Ce dispositif assure la location et le loyer par un bailleur associatif à un propriétaire, l’association sous-louant le logement à une personne en difficulté. En ce qui concerne le pilotage, les Services intégrés d’accueil et d’orientation (SIAO), dispositif national décliné au niveau départemental, créé par une circulaire de 2010, ont pour mission de coordonner l’orientation, avec une grande disparité selon les territoires, des personnes en situation de vulnérabilité en fonction des dispositifs d’hébergement et de logements adaptés existants. La démultiplication des dispositifs d’hébergement et de « logements accompagnés » et l’absence de véritable politique publique soutenant le développement du logement social en France rendent complexes les missions de l’accompagnement associatif au logement.
1.2. Terrain et méthode d’enquête : saisir l’accompagnement associatif au logement
Le terrain de cette étude concerne l’accompagnement associatif dans et vers le logement. Cet accompagnement associatif concourt aux circulations des personnes logées ou hébergées. Cette circulation est souvent conçue par les associations sur un modèle ascendant se déployant par étapes. Le point de départ, par exemple dans le cas des sans-abri, peut concerner l’hébergement d’urgence jusqu’à la stabilisation dans un logement dit « autonome », en passant soit par des sous-locations en IML, soit par une chambre ou un studio en résidence sociale. Or, les travaux sur l’accompagnement au logement indiquent que cette manière de penser les trajectoires est rarement effective, tant les situations divergent sur le terrain. Depuis 2017, l’expérimentation « Logement d’abord[5] » a été mise en place dans l’objectif de sortir de ce modèle en cassant la logique de l’accès par étapes et en facilitant l’accès au logement « autonome » sans attendre la résolution d’autres fragilités (Henckes, 2022).
Or, si l’accompagnement associatif assoit sa légitimité sur la nécessité d’ancrage de populations fragilisées, il n’en reste pas moins que les personnes accompagnées et accueillies circulent d’un dispositif à l’autre, d’un hébergement à un autre, d’un logement à un autre. Étudier les processus d’accompagnement au logement conduit à retrouver les mots d’ordre du travail social, particulièrement celui d’autonomie. L’autonomie est une valeur fondamentale des sociétés individualistes et reflète le paradigme de l’individu souverain (Astier, 2009). Pour Ehrenberg, « nous sommes désormais dressés depuis la plus petite enfance à devenir nous-mêmes. […] L’autonomie individuelle est devenue notre valeur suprême » (2009 : 221). Elle est une puissance qui institue les individus en tant qu’elle incorpore la part de « l’impersonnel » des institutions à leur part « personnelle ». À ce titre, l’autonomie ne peut être issue que du couplage entre intersubjectivité (individus en relation) et sens institué. Dans le travail social, l’appel à l’autonomie individuelle des personnes accompagnées est renforcé pour devenir un mot d’ordre guidant les pratiques d’accompagnement.
Mais l’institutionnalisation des pratiques d’accompagnement sous cet angle connaît des critiques, notamment lorsqu’elle amène les pratiques à épouser le paradigme capacitaire (Demailly, 2009; Giuliani, 2013) et qu’elle peine à assouplir l’asymétrie des positions à l’oeuvre dans la relation d’aide (Balzani et Cervera, 2022). Au regard des discours des travailleurs sociaux, on constate néanmoins que les acteurs aspirent à trouver des solutions, en s’appuyant sur cet objectif d’autonomie, dans des contextes organisationnels très contraints. Ces aspirations sont bien résumées par une directrice de CHU :
On est dans le social, donc on ne peut pas faire tout, tout seul… Déjà, on a de plus en plus de travail et puis il faut autonomiser les gens, donc il faut pouvoir les envoyer à droite, à gauche. Le but, c’est qu’ils se débrouillent tout seuls une fois partis. C’est l’essence même de notre travail. (Femme, âge inconnu, directrice, centre d’hébergement, juin 2023)
Cette conception de l’autonomie est également évoquée par une travailleuse sociale, dans une acception encore plus restreinte, comme le fait de pouvoir mener certaines démarches sans aide, à propos du cas d’une personne réfugiée hébergée :
Après, il s’est fixé ses objectifs, et on était juste là pour reprendre, l’aider à faire les déclarations. Pareil, au début, il n’était pas top sur tout ce qui est déclarations Pôle emploi, etc., mais aujourd’hui, il fait ça tout seul : il envoie des mails et tout. On l’a aidé au moins pour tout ce qui était Caf [Caisse d’allocations familiales] et déclarations parce qu’après, il a vite compris. (Femme, 44 ans, travailleuse sociale, centre d’hébergement, juin 2023)
En ce sens, ces données confirment la critique classique de l’injonction à l’autonomie. Pour aller plus loin et saisir l’intrication de l’accompagnement associatif dans la construction des trajectoires résidentielles, cette étude se base sur un corpus empirique qualitatif collecté en 2023 et en 2024 dans le cadre d’un partenariat avec une association d’accompagnement au logement (voir encadré).
Il s’agit dès lors dans cet article de concevoir les effets d’ancrage et de circulation de l’accompagnement associatif au logement à partir de la différenciation entre esprit objectif et esprit subjectif de l’action issue de la philosophie de Descombes.
1.3. Une sociologie des institutions inspirée de la philosophie de Descombes
Cet article appréhende les trajectoires résidentielles à partir de la philosophie de Descombes et ambitionne de contribuer à la sociologie des institutions. Descombes aborde les institutions comme des puissances objectivant les significations de l’action. Or, si l’action est instituée, elle est en même temps subjectivée par les individus qui se donnent, sous l’institution, des marges de manoeuvre. Descombes souligne que « quiconque accomplit une action sociale [c.-à-d. instituée] manifeste à la fois un esprit subjectif (une capacité à l’action individuelle, une visée relevant du quant-à-soi) et un esprit objectif (une capacité, définie dans le système, à coordonner son action à celle d’un partenaire) » (1996 : 308).
Descombes énonce que deux esprits se conjuguent pour produire l’action, à la fois reliés à un système impersonnel et à l’intention personnelle : l’esprit objectif et l’esprit subjectif. Les relations des individus sont rendues possibles par des institutions du sens, qui permettent l’intercompréhension[6]. Ces institutions tracent, avec plus ou moins de souplesse, les possibilités de mouvement, de débordement, d’éducation et de normalisation[7]. L’esprit objectif désigne une « signification commune » qui dépasse l’intersubjectivité comme seule clé de la compréhension des situations vécues entre partenaires. Dans cette optique, l’esprit objectif instituant les individus implique toujours une relation triadique dans le dialogue entre deux partenaires : il y a celui qui parle, celui à qui il parle et ce dont on parle, ce dernier pôle de la triade étant de nature institutionnelle et nécessairement impersonnelle[8]. Pour Descombes, qui s’inspire d’Hegel, l’esprit objectif – entendu comme « une totalité qui est signifiante parce qu’elle procure un sens à la vie ou à l’action » (1996 : 286) – désigne au fond l’infusion des institutions dans les actions individuelles[9]. Citons-le de nouveau :
Pour comprendre l’autorité de l’esprit objectif sur les sujets, il convient de concevoir tout à fait autrement la fonction du sens institué (impersonnel) dans la formation et la communication des pensées. La priorité de l’impersonnel sur le personnel n’est pas du tout comme la priorité du texte sur le lecteur ou sur le copiste. Elle est plutôt la priorité d’une règle sur l’activité qu’elle gouverne. (1996 : 333; nous soulignons)
La règle de l’accès au logement, ici, apparaît comme dictée par les structures associatives d’accompagnement qui orientent l’individu dans le sens attendu de ce qu’habiter un logement veut dire et qui appuient sa trajectoire pour parvenir à ce résultat. Nous pourrions parler de « normes » plutôt que d’esprit objectif. Reste que l’analyse par les normes n’est pas suffisante pour prendre en compte l’autorité du sens institué sur les sujets et sur leur subjectivité. Il semble nécessaire de saisir non seulement la norme, mais aussi le sens attendu qui surplombe les individus et qui relève du niveau symbolique. Dans cette perspective, Descombes renforce l’acception durkheimienne de l’institution comme ensemble de règles morales en se concentrant sur les significations communes tout en se rapportant au fait social et à Mauss :
[L]es institutions ne sont donc pas seulement de grandes organisations (comme les hôpitaux ou les parlements). Ce sont aussi bien des systèmes conceptuels. De façon générale, explique Mauss, le sociologue ne sépare pas la morphologie des représentations (de l’idéologie). Les institutions sont donc des manières de penser autant que des manières d’agir. (1996 : 296)
Dès lors, comprendre la construction institutionnelle des trajectoires résidentielles à partir des discours des personnes accompagnées et des personnes accompagnantes est possible.
L’accompagnement produit par les associations peine à ne pas renforcer l’esprit objectif qui tout autant nourrit, jalonne et contraint le déploiement des trajectoires résidentielles. Il rend toutefois possibles les ancrages, à un moment donné (le chez-soi), et les circulations (vers un autre chez-soi). Comment les trajectoires des personnes accompagnées dans l’accès au logement comprennent-elles à la fois une part institutionnelle et une part relevant de leur propre intention? Reste-t-il une intention dans des contextes d’errance, de migration ou de violences? Comment esprit objectif et esprit subjectif s’articulent-ils ou non? Comment ces personnes ont-elles ou non des marges de manoeuvre pour produire une trajectoire dont elles se sentiraient, malgré tout, les autrices?
L’étude des circulations et des ancrages dans le cadre de l’accompagnement associatif au logement tente de répondre à ces questions. L’ancrage est entendu comme la stabilisation de la personne accompagnée dans un logement ou un hébergement. Il peut être caractérisé par les relations de voisinage tissées ou par l’aménagement du logement et le sentiment d’y être installé. Les circulations sont en revanche comprises comme les changements de lieu d’habitation, par exemple le passage d’un lieu de vie collectif à un appartement individuel. Dans les cas étudiés, l’esprit objectif s’impose aux personnes accompagnées et intègre leurs actions et leurs pensées. L’institution conduit à décider des changements de lieu d’habitation et des conditions de l’ancrage; reste à savoir si se maintiennent des formes d’autonomie, et donc ce qu’il demeure d’esprit subjectif dans l’action des personnes accompagnées. C’est ce que l’étude de cinq trajectoires résidentielles analyse dans la partie suivante.
2. Analyse de cinq trajectoires entre circulations et ancrages
2.1. De la rue à la résidence-autonomie
Un homme de 67 ans habite une résidence-autonomie en zone périurbaine, après avoir été accueilli en centre d’hébergement d’urgence en ville. À travers une vie chahutée, cet homme a habité dans plusieurs logements sociaux en location dans la même agglomération, avant d’être expulsé après une séparation et une situation d’endettement :
Au niveau du logement, bah, à un moment donné, je me suis cassé la gueule, parce que ce n’est pas que je ne voulais pas payer, mais il faut savoir qu’à un moment donné, j’étais en difficulté. […] J’ai connu la rue. […] Je me suis retrouvé SDF, euh, bon, heureusement à l’époque, j’avais une voiture, que j’ai quand même gardée, parce que, bah, il fallait bien manger, et on m’a tout pris. J’ai vécu à [nom de la ville], derrière le commissariat de police, là, et à un certain moment, dans la voiture, je dormais dans la voiture. (Trajectoire no 1, homme, 67 ans, résidence-autonomie, mars 2024)
Les suivis sociaux enclenchés par le bailleur social conduisent à proposer une solution temporaire :
J’étais SDF, alors, elle m’a dit : « Vous ne pouvez pas rester à la rue comme ça, on va trouver de quoi vous loger. » (Trajectoire no 1, homme, 67 ans, résidence-autonomie, mars 2024)
Schéma de la trajectoire no 1
Les associations interviennent en urgence lorsqu’il s’agit de mettre à l’abri des publics qui sont à la rue. Le cas de la trajectoire no 1 incarne cette mise à l’abri comme une action manifestée par l’esprit objectif. Lorsque, après une expulsion, une personne n’a plus que sa voiture pour se loger, l’ancrage, le chez-soi, demeure alors réduit à l’habitacle, « derrière le commissariat de police », là où la voiture est garée. L’intervention de l’association amorce une première circulation concrète, de la voiture au foyer collectif (CHU). L’esprit subjectif de l’auteur de la trajectoire no 1 semble alors réduit au minimum, l’esprit objectif impose les cadres de l’action et sa part personnelle est résiduelle. La règle de l’accès au logement, dans de telles situations, a quelque chose à voir avec la survie. L’ancrage, même s’il est pensé de manière temporaire, se réalise néanmoins au sein du foyer, dans l’aile du bâtiment qui accueille « une quarantaine d’hommes célibataires ». Mais la promiscuité, la cuisine partagée, l’ascenseur cassé traduisent un sentiment de malaise dans le discours de l’enquêté, qui manifeste ici l’esprit subjectif de son action :
Il faut savoir que, là où j’étais, y’avait à peu près une quarantaine de personnes… sur quatre étages à peu près… C’était des personnes beaucoup célibataires, des hommes, et puis on avait une cuisine commune, et des douches et des toilettes communes, ah! je ne vous dis pas, j’ai dit : « Si un jour il y en a un qui m’embête, je peux en dire! » Dans l’état où les cuisines étaient, dans l’état où les toilettes et les douches étaient, c’était lamentable. (Trajectoire no 1, homme, 67 ans, résidence-autonomie, mars 2024)
L’état de santé psychique et physique de cette personne se dégradant, un déambulateur pour se déplacer est de plus en plus indispensable et une curatelle a été mise en place. Les démarches administratives sont entreprises pour obtenir une Reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé auprès de la Maison départementale des personnes handicapées. Étant donné l’âge de cette personne et les difficultés rencontrées, son droit à la retraite est finalement calculé et la démarche d’admission en résidence-autonomie est enclenchée.
Une autre circulation s’amorce donc et rend possible une autre vie. Cette stabilisation en résidence-autonomie caractérise un ancrage, indiqué notamment par les habitudes prises par la personne, souvent par le partage des repas avec les autres résidents au réfectoire, par sa participation aux jeux en salle d’animation dans le bâtiment commun, mais aussi par l’image qu’elle donne d’elle-même[10]. Certains acteurs facilitent l’arrimage de la trajectoire résidentielle : la maîtresse de maison, l’éducatrice spécialisée responsable du suivi administratif et les autres habitants.
Cet ancrage, comme point d’aboutissement de la règle de l’accompagnement au logement, institue la personne en résident-usager qui s’établit dans un studio autonome de la résidence. L’étude des deux trajectoires suivantes vient interroger les circulations et les ancrages dans des contextes de migration.
2.2. De la procédure d’asile au logement individuel, puis à l’incarcération
Des processus d’accompagnement spécifiques doivent être soulignés lorsque l’accès au logement et le contexte d’urgence concernent les personnes migrantes. La coordinatrice d’un centre d’accueil d’urgence des demandeurs d’asile décrit la vie dans ces lieux collectifs :
En général, on accueille la personne quand elle arrive, on essaie de créer un lien avec la personne, donc ça peut prendre, selon le profil, plus ou moins de temps. Et puis après, on les accompagne au niveau administratif. […] Après, la santé, donc, ouverture des droits à l’assurance maladie, les impôts, tout ce qui est autour. Au niveau alimentaire aussi, s’ils n’ont pas de ressources. On fournit, selon la situation, des tickets services, s’ils n’ont pas de revenus. Et sinon, on les oriente vers la banque alimentaire, les restos du coeur, tout ça. (Femme, 28 ans, coordinatrice, centre d’hébergement, juin 2023, à partir de la trajectoire no 2)
Schéma de la trajectoire no 2
La trajectoire no 2 incarne l’esprit objectif de l’accueil d’urgence des demandeurs d’asile. Dans ce cas de figure, il s’agit d’un homme ayant obtenu le statut de réfugié. Âgé de 28 ans, il est accueilli dans ce centre en 2018. Les conditions de vie y sont mauvaises et la promiscuité crée, selon la coordinatrice du centre d’hébergement, des conflits dans les colocations. Malgré ces conditions de vie difficiles, cet homme comprend rapidement l’importance de l’apprentissage de la langue. Esprit objectif et esprit subjectif s’articulent alors étroitement et se manifestent par la mobilisation des aides qu’apporte l’équipe de travailleurs sociaux, notamment pour les démarches administratives, les cours de français langue étrangère, le dépôt des CV sur les plateformes numériques d’offres d’emploi. En suivant Descombes, « l’esprit du quant-à-soi » façonne ici les actions de la personne accompagnée.
D’abord employé en intérim dans une entreprise de bâtiment spécialisée dans l’isolation, l’homme signe un contrat à durée indéterminée et entreprend les démarches pour louer un appartement dans le parc privé, ce qui l’amène à quitter le centre d’hébergement, stabilisant l’ancrage dans son logement. Son esprit subjectif se manifeste également par l’expression d’un sentiment de fierté et de dignité dans le déroulement de la relation d’accompagnement :
Je pense que [prénom de la personne accompagnée] avait des compétences, qu’il aimait bien aussi s’appuyer sur nous et faire l’enfant, entre guillemets, des fois, parce qu’il fallait voir les échanges, des fois, c’était un peu à celui qui avait le dernier mot et qui avait la meilleure répartie en fait. C’est vrai, c’était une battle. Mais après… Je ne sais pas quel a été le déclic, mais, en tout cas, il a été chercher dans ses possibilités parce qu’il était loin d’être idiot. (Femme, âge inconnu, directrice, centre d’hébergement, juin 2023, à partir de la trajectoire no 2)
L’enquête au long cours révèle néanmoins qu’après l’installation dans ce logement, la trajectoire est infléchie, deux ans plus tard, par une incarcération, ce qui suggère une autre circulation, du logement privé à la prison, et met fin à l’ancrage qui avait jusqu’ici été trouvé. Nous posons l’hypothèse que l’enfermement conditionne fortement l’articulation entre esprit objectif et esprit subjectif et réduit davantage les marges d’autonomie en instituant l’individu comme détenu, la part personnelle de l’action étant surtout circonscrite aux murs de la cellule. Cela étant, l’accompagnement associatif qui a précédé la détention confirme l’étayage d’une trajectoire résidentielle dans une orientation tournée vers un retour à l’emploi rapide, conformément au cadre réglementaire lié à l’obtention du statut de réfugié[11].
2.3. De la procédure d’asile au logement social
Une femme originaire d’Afrique de l’Ouest, mère de 4 enfants, dont la benjamine habite avec elle en France, a également été rencontrée en entretien. Arrivée en France après être passée par la Suède, cette femme de 37 ans au moment de l’enquête a été mise à l’abri par le 115 en CHU durant 4 mois à partir d’avril 2019. Ensuite, elle a été accueillie en CADA à compter de septembre 2019. En février 2022, ayant obtenu la carte de séjour nécessaire, elle peut quitter le CADA et accède à un logement social. Les négociations à propos de la superficie du logement sont intéressantes à souligner :
Oui, elle avait insisté, la dame [le bailleur social], elle dit : « Non, je lui donne un F2, ça lui suffit. Elle a juste une petite fille, ça va aller, elle peut dormir avec. » « Non, mais elle a d’autres filles qui peuvent la rejoindre aujourd’hui, donc si elles arrivent aujourd’hui, elle va les mettre où? » « Non, quand ils seront là, on va chercher. » Mais [nom de la travailleuse sociale] ne voulait pas, elle a dit : « Non, il faut un F3. » Et heureusement que cette dame est ensuite partie en congé. Une autre l’a remplacée durant son congé, et elle m’a proposé ça [un F3], directement j’ai accepté. (Trajectoire no 3, femme, 37 ans, logement social, juin 2023)
L’autorité de l’esprit objectif est, dans la négociation, remise en question par la travailleuse sociale qui manifeste l’esprit subjectif de son action d’accompagnement, permettant ainsi de trouver des marges de manoeuvre :
Avant, j’en avais vraiment besoin, et c’est eux [les travailleuses sociales] qui faisaient les démarches. Et pour le moment, j’en ai moins besoin, parce que concernant les papiers, les démarches administratives, c’est déjà fait, et pour le moment, je n’en ai pas besoin. Et pour les démarches de logement et tout ça, au moment où ça demandait de l’aide, ça s’est fait. (Trajectoire no 3, femme, 37 ans, logement social, juin 2023)
S’enclenche ensuite un suivi associatif, qui a duré quatre ans, conduisant à la résolution progressive des problèmes administratifs, à l’accès à un logement social et à une formation qualifiante, puis à l’activité professionnelle. Manifestant l’esprit objectif de l’action, l’accès à l’emploi prend le relais de l’accès au logement et incarne, suivant Descombes, « la priorité d[e la] règle sur l’activité qu’elle gouverne » (1996 : 333).
Schéma de la trajectoire no 3
Aujourd’hui, cette personne accompagnée témoigne d’une forme d’autonomie qui se manifeste à travers l’esprit subjectif de son action lorsqu’elle évoque son projet. Celui-ci consiste à poursuivre les procédures administratives pour accueillir ses trois autres filles en France. Si la maigre rémunération de son emploi dans le secteur des services à la personne lui permet de couvrir son loyer, elle projette de travailler dans la petite enfance, même si son projet professionnel idéal est d’être conductrice de bus. Ce projet se désajuste de l’esprit objectif jusqu’ici manifesté et indique une marge d’autonomie.
La trajectoire no 3 présente des circulations d’urgence liées à l’accueil des demandeurs d’asile, fortement contraint par l’esprit objectif. Dans ce cas, on constate une forme de linéarité, la circulation se développant par étapes vers « l’autonomie » dans le logement : accueil d’urgence, accueil des demandeurs d’asile, logement social. L’association qui soutient cette trajectoire résidentielle a développé un dispositif de retour à l’emploi en s’appuyant sur un partenariat avec une association locale de services à la personne, ce qui a permis à la personne accompagnée d’être recrutée. Les horaires et les déplacements en transport en commun au domicile des particuliers caractérisent néanmoins la pénibilité vécue de cet emploi :
Enquêtrice : Cela vous arrive-t-il d’être fatiguée?
Quand j’ai fini, une fois, j’étais tellement épuisée, quand je suis rentrée, je me suis mise là, je peux dire presque 40 minutes, je n’arrivais pas à me mettre debout. Donc j’étais là, j’étais vraiment épuisée. Parce que quand j’avais commencé les premières missions avec [nom de l’association de services à la personne], moi, je n’amène pas mon repas, donc je ne mange pas. Je prends juste le lait le matin, je sors, c’est bon. Je fais comme ça et puis ça m’a donné l’anémie. (Trajectoire no 3, femme, 37 ans, logement social, juin 2023)
Du point de vue des travailleurs sociaux, cette trajectoire reflète une forme de réussite, dans la mesure où l’accompagnement vers l’emploi a atteint son but. Néanmoins, on constate que la résistance de cette personne accompagnée s’est exprimée au détriment de sa santé, puisqu’il s’agissait de « sauter des repas » pour mieux travailler, pour être plus efficace au travail. La mise en oeuvre de la règle du retour à l’emploi est donc ici peu compatible avec l’esprit subjectif de l’action manifesté dans le cours de l’accompagnement. Maurin et Pichon, dans leur étude ethnographique sur les sans-abri, ont montré comment monde du travail et monde de l’assistance s’entrecroisent dans les trajectoires d’accès au logement. Leurs propos font écho à la difficile articulation entre esprits objectif et subjectif des personnes dont l’ancrage dans le logement n’est jamais vraiment assuré, les parcours que ces autrices étudient « divulgu[ant] également les mobilités sociales des enquêtés qui circulent, au cours de leur existence, entre les mondes des travailleurs, ouvriers salariés, employés ou encore petits artisans, insérés, mais vulnérables, et les mondes de la rue et de l’assistance » (2016 : 210). La trajectoire suivante relève d’un autre dispositif ayant permis le passage d’un cadre sanitaire au logement individuel, sans que s’impose la nécessité de l’accès à l’emploi.
2.4. Sortir de l’hôpital
Un homme de 51 ans, hospitalisé en psychiatrie durant 8 ans, sous-loue, au moment de l’enquête, un appartement dans le cadre de l’IML portée par l’association. Après plusieurs années d’errance thérapeutique, alors âgé d’une quarantaine d’années, cet homme est diagnostiqué schizophrène. Son hospitalisation permanente, débutée en 2009, a duré jusqu’à 2017 :
Je me suis dit, euh… Ça me touche, euh, quand je suis dehors, j’ai l’impression que je vais mourir, et quand je suis à l’hôpital, j’arrive à gérer, donc je suis resté à l’hôpital jusqu’en 2017. (Trajectoire no 4, homme, 51 ans, IML, mars 2023)
L’établissement public de santé mentale de l’agglomération permet aux patients d’habiter une annexe, située dans l’enceinte de l’établissement, en appartement collectif. Cet homme vit, avant sa sortie définitive de l’hôpital, deux années dans cette annexe, avec d’autres patients et une équipe soignante disponible. C’est l’occasion, pour des patients hospitalisés au long cours, de tester les possibilités d’un encadrement soignant de proximité plus souple. À partir de 2017, le dispositif associatif d’IML offre la possibilité à ce patient d’accéder à un logement en ville, dans le cadre de l’expérimentation « Logement d’abord », laquelle est intervenue comme une occasion pour l’association d’accompagnement étudiée, qui monte dans ce cadre un projet avec l’hôpital :
Et on n’a rien eu à faire, qu’à dire : « Oui, je veux bien, je veux bien venir habiter [là], je veux bien avoir mon studio, mon F1, je suis d’accord, j’accepte et je participe. » On n’a rien eu à faire, ils ont tout fait pour nous. (Trajectoire no 4, homme, 51 ans, IML, mars 2023)
Ce dispositif, dans le sillage des logements accompagnés en santé mentale (Azevedo, 2021), semble apporter une forme de stabilisation pour un patient ayant séjourné durablement en lieu de vie collectif instituant les conduites dans le cadre sanitaire :
Ça va faire quatre ans. J’ai conscience d’avoir beaucoup de volonté et de la méthode que n’ont peut-être pas tous les autres malades psychiques du SIAS [Service intermédiaire d’accompagnement soignant], mais, euh, si vous pensez que vous arriveriez à vivre dans un chez-vous, je le dis, ça, aux autres malades psychiques, n’hésitez pas, essayez, quoi! (Trajectoire no 4, homme, 51 ans, IML, mars 2023)
Schéma de la trajectoire no 4
Le dispositif articule le service de logement accompagné de l’hôpital et l’IML de l’association d’accompagnement au logement. Il s’agit de permettre à des patients souffrant de troubles psychiques de quitter l’hôpital et d’accéder à un logement. Si auparavant les personnes accompagnées se conformaient à l’esprit objectif manifesté par les travailleurs sociaux, la trajectoire no 4 s’articule fortement avec les soins. Dans ce cadre, les accompagnements sont multiples pour favoriser l’accès et le maintien dans le logement. Le logement dans lequel est rencontré le sous-locataire enquêté fait partie d’un immeuble de plus de 150 appartements qui appartiennent à la fois au parc privé et au parc social. L’établissement de santé y loue un appartement dans lequel les équipements et les dispositifs de soins psychiques ont été établis (le SIAS), ce qui permet une permanence des soins dans l’immeuble :
En fait, les accompagnants, donc l’équipe du rez-de-chaussée, c’est pour la plupart des infirmiers et euh, mais moi, [comme] j’suis, j’suis relativement autonome, je les vois que… en général, je les vois que deux fois par semaine. (Trajectoire no 4, homme, 51 ans, IML, mars 2023)
Cette personne accompagnée manifeste son esprit subjectif dans l’expression de son « autonomie » vis-à-vis de l’esprit objectif de l’action sanitaire. Si elle le fait en se comparant avec d’autres sous-locataires concernés, elle revendique une « autonomie » en distinguant sa situation actuelle de son lieu de vie antérieur. Force est de constater les avantages, pour cet homme, d’habiter ce logement plutôt que d’habiter à l’hôpital. Bénéficiaire de l’allocation adulte handicapé et des allocations personnalisées au logement, ce dernier parvient à verser son loyer. Il n’a pas noué de nouvelles relations depuis sa sortie de l’hôpital, quatre ans plus tôt, celles-ci demeurant resserrées sur les membres de sa famille. S’il parvient à faire ses courses et va à la piscine tous les matins, puis dit lire tout l’après-midi chaque jour, si aujourd’hui son appartement est rangé et aménagé, l’équipe de soins, l’équipe de l’association d’accompagnement au logement ainsi que le concierge de l’immeuble sont un soutien indispensable à son réseau de sociabilité lui permettant de s’ancrer dans son logement. Ces relations sociales caractérisent une forme d’autonomisation. L’entretien montre par ailleurs le conditionnement maintenu par la question du retour à l’emploi, comme expression de « la signification commune » qui sous-tend les logiques d’accompagnement associatif construisant les trajectoires :
Enquêtrices : Est-ce que vous avez un projet particulier? Dans l’idéal, qu’est-ce que vous projetez?
Bah, euh, si cette chose qui me touche arrêtait de me toucher, j’irais chercher du boulot. Même à 1 300 euros par mois, quoi, j’irais, je me chercherais un boulot. De toute façon, ça fera plus qu’une allocation adulte handicapé. (Trajectoire no 4, homme, 51 ans, IML, mars 2023)
On peut interroger les changements induits par ces circulations, du pavillon de l’hôpital à son annexe, puis au logement individuel. Si cet ancrage semble tout d’abord permis par une stabilisation de l’état de santé, la maladie psychique reste au centre des préoccupations de ce sous-locataire, ce qui manifeste, dans l’orientation des institutions du sens, une auto-institution tout autant qu’une hétéro-institution (Laforgue, 2025) de soi comme malade psychique, témoignant, si l’on reprend Descombes, de l’articulation entre esprit subjectif et esprit objectif. Enfin, la cinquième trajectoire étudiée interroge le suivi associatif dans le logement dans un contexte de violences.
2.5. S’ancrer sans s’encombrer
La dernière trajectoire étudiée concerne une femme de 57 ans ayant habité dans plusieurs logements sociaux et ayant été victime d’un viol et de violences conjugales. Accompagnée à la suite de ces violences, cette femme a aussi été soutenue par son bailleur social, qui a mandaté l’association pour assurer un suivi social dans son logement :
« On ne va pas vous laisser tomber non plus, on va vous accompagner… » […] La personne qui m’a fait entrer dans l’appartement, elle m’a dit : « On peut vous aider. On va essayer de vous aider, parce qu’on comprend bien la situation. » (Trajectoire no 5, femme, 57 ans, logement social, juin 2023)
Schéma de la trajectoire no 5
Cette personne est accompagnée sur le plan psychologique par une association spécialisée en matière de violences faites aux femmes. Parallèlement, l’association d’accompagnement au logement est intervenue afin de faciliter la circulation d’un logement à l’autre. Ce suivi concerne un soutien administratif et l’atténuation du désordre dans l’appartement, de manière quasi permanente :
Là, l’accompagnement est tellement présent, je la rencontrais toutes les semaines quand même, c’est assez rare avec les locataires. La chance, avec madame [nom de la personne accompagnée], c’est qu’elle habite vraiment juste à côté de l’agence, donc on arrive à se voir très facilement, elle serait à l’autre bout de [nom de la ville], s’il fallait que j’y aille toutes les semaines, ça serait un peu plus compliqué en termes d’organisation et de gestion, là, elle est juste à côté, elle est à 5 minutes à pied, même pas, donc c’est assez facile. Mais j’ai demandé une orientation et une mesure d’accompagnement social lié au logement pour pouvoir travailler vraiment plus spécifiquement sur l’impayé locatif et le « savoir-habiter ». (Femme, travailleuse sociale, 36 ans, bailleur social, juin 2023, à partir de la trajectoire no 5)
Le « savoir-habiter » constitue un volet important de l’accompagnement associatif et interroge en tant qu’il prescrit certaines manières d’habiter plutôt que d’autres. La locataire est en effet accompagnée par l’association à propos de la « bonne tenue » de son logement, du fait du constat d’un logement très encombré, de difficultés administratives et d’impayés de loyer. Au regard de la fréquence de l’accompagnement, on peut faire l’hypothèse de l’autorité de l’esprit objectif en ce qui a trait à la « bonne » manière de ranger l’appartement, quand dans le même temps cette autorité ne semble pas faire sens pour la personne accompagnée, ce qui témoigne d’une résistance de l’esprit subjectif dans son articulation à l’esprit objectif. La stabilisation ancrée dans le logement est étayée de manière renforcée par l’esprit objectif qui concerne, au regard des violences subies par cette personne accompagnée, sa protection : à la fois le bailleur social, l’association d’accompagnement au logement et l’association spécialisée dans les violences interviennent auprès de cette femme.
Conclusion
Que nous enseigne l’analyse de ces cinq trajectoires résidentielles à partir de la philosophie de Descombes?
En premier lieu, au-delà de « l’injonction à l’autonomie » se tissent des trajectoires d’accès et de maintien au logement dans des contextes organisationnels très contraints (la procédure d’asile et la vie en foyer, le soin, le sans-abrisme, les violences). Les trajectoires résidentielles étudiées montrent différentes circulations entre hébergement et relogement, en grande partie produites par l’esprit objectif et les significations impersonnelles – les institutions, qui guident les pratiques d’accompagnement associatif. L’ancrage dans les lieux de vie, qui peut être parfois temporaire, est de plus favorisé. Néanmoins, ce sont surtout les appuis et les liens tissés par les personnes accompagnées – la manifestation de leur esprit subjectif – qui semblent consolider cet ancrage.
Ensuite, la philosophie de Descombes conduit à donner de l’importance aux processus d’ajustement des sens donnés à l’accès au logement entre les travailleurs sociaux et les personnes accompagnées. Cet ajustement n’est possible que parce que l’esprit objectif s’impose et que l’esprit subjectif s’y articule en y résistant. Cette résistance de l’esprit subjectif s’exprime par la manifestation de ce qu’il reste d’autonomie aux personnes accompagnées dans la construction de leur trajectoire. Cette acception de l’autonomie, même s’il n’en demeure qu’une part fragile, ne correspond pas aux attentes exprimées par les acteurs de l’accompagnement associatif puisqu’elle se manifeste davantage dans la critique des conditions de vie en centre d’hébergement ou dans la remise en question des rythmes de travail quand l’accès à l’emploi est facilité.
Face à « l’autorité de l’esprit objectif » manifestée dans leurs actions, les personnes accompagnées peinent à rester sujets de leurs trajectoires. L’étude de ces dernières montre toutefois une forme d’autonomie au regard des relations sociales tissées par les personnes accompagnées. Si la tentation est grande d’y voir seulement « l’organisation institutionnelle d’une économie de la pauvreté » (Maurin et Pichon, 2016), nous nous éloignons de cette critique fatalisante qui ne permet pas de saisir ce qu’il reste de possibilités dans des situations enchâssées dans des difficultés multiples. L’ancrage de ces populations fragilisées est tout autant facilité par les structures d’accompagnement que les circulations entre dispositifs d’hébergement et de relogement sont nombreuses et enclenchées par ces mêmes structures. Dans ces périodes d’ancrage, des relations se nouent et permettent, semble-t-il, de stabiliser les vies et de s’attacher au lieu de vie. Qu’un gardien d’immeuble ou qu’une maîtresse de maison d’une résidence-autonomie apparaissent, dans le discours des enquêtés, comme des personnes sur lesquelles s’appuyer pour s’ancrer dans un habitat révèle sûrement que la promesse d’autres horizons a été relativement tenue par l’accompagnement associatif vers le logement. Reste que l’intensification des logiques d’individualisation (Le Bart, 2008), comme cela a été récemment montré à propos de l’assistance aux sans-abri (Gardella, 2023), oblige les individus à satisfaire à un impératif difficile à tenir, celui d’être « agents de leur propre changement » (Ehrenberg, 2009), ce qui paraît bien contradictoire au regard de l’analyse de ces trajectoires résidentielles fortement contraintes.
Appendices
Notes
-
[1]
Voir, par exemple, Véronique Chocron, « Le logement social craque, percuté par la crise : “La situation va encore s’aggraver” », Le Monde, 18 mars 2025 : <https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/03/18/le-logement-social-craque-percute-par-la-crise-la-situation-va-encore-s-aggraver_6583283_3224.html>. Page consultée le 30 mars 2026. Voir aussi : Union sociale pour l’habitat (2024).
-
[2]
Cette proportion est indiquée pour prendre la mesure des difficultés d’accès aux logements sociaux. Nous ne présentons pas ici les différentes procédures d’accès ainsi que les « tris et sélections des populations à l’intérieur même du parc social » (Bourgeois, 2023), ni les travaux sur le « parc social de fait » qui décrivent le mal-logement dans les copropriétés dégradées et « l’éternel retour » de cette thématique dans la mise à l’agenda des politiques publiques (Bergerant, 2024).
-
[3]
En 2021, en France, on compte 1 581 résidences sociales pour 139 851 places. En 2022, on compte 1 000 pensions de famille pour 22 654 places (Haut Comité pour le droit au logement, 2023).
-
[4]
Les résidences-autonomie sont les catégories administratives qui désignent les anciens « foyers-logements ». Elles concernent majoritairement le logement de personnes âgées dont la situation ne permet pas le maintien à domicile et dont le niveau de dépendance ne nécessite pas l’habitat en Établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD). Dans certains cas et de manière plus minoritaire, ces lieux de vie collectifs peuvent accueillir des personnes plus jeunes connaissant des situations de handicap.
-
[5]
Basé sur le modèle nord-américain du Housing First, le « Logement d’abord », tel qu’il a été appliqué en France à partir de 2017, a fait l’objet de nombreux travaux (Chambon et al., 2022) et, notamment, d’analyses critiques expliquant que sa logique reste ambivalente du fait de son administration décentralisée et au regard de l’hétérogénéité des « capacités à habiter » des personnes destinataires (Gilliot, Chambon et Aubry, 2021).
-
[6]
Pour saisir l’approche de Descombes, il faut préciser que sa démarche relève d’un holisme structural dans lequel, pour lui, « les individus sont certainement les auteurs des phrases qu’ils construisent, mais ils ne sont pas les auteurs du sens de ces phrases » (1996 : 333; Descombes souligne). Pour nous comprendre entre individus, nous avons besoin du sens institué des mots.
-
[7]
Dans un ouvrage ultérieur, Descombes souligne : « Que nous naissions libres et égaux est une position de principe. Cette déclaration de principe formule une exigence à laquelle nous cherchons à nous conformer. Mais cela veut bien dire que l’homme des temps modernes, lui aussi, vient au monde dans un milieu humain dont il reçoit son identité généalogique, laquelle est heureusement porteuse d’une signification normative pour ses parents et ses éducateurs. C’est pourquoi cet homme des temps modernes doit, lui aussi, apprendre à devenir un individu moderne. » (2013 : 158)
-
[8]
Ehrenberg s’inspire de Descombes quand il note que « [l]es hommes naissent dans un monde qui est là avant eux, un monde de significations communes et impersonnelles qui guide leur action personnelle et singulière selon des règles qui leur permettent de la coordonner » (2009 : 228; nous soulignons).
-
[9]
L’approche par l’articulation entre esprit objectif et esprit subjectif dans l’action individuelle instituée a été auparavant mobilisée par un des deux auteurs pour mieux comprendre la part institutionnelle des parcours des jeunes accompagnés dans les Instituts thérapeutiques éducatifs et pédagogiques (ITEP); voir : Cervera et Parron (2025).
-
[10]
Lorsque nous rencontrons ce résident dans la salle de réfectoire de la résidence-autonomie en mars 2024, il est vêtu d’un kilt, d’un débardeur au nom du club de foot local, d’un bandana noué sur la tête et d’une veste de couleur vive, manifestant ainsi, à sa manière, son esprit subjectif.
-
[11]
L’obtention du statut de réfugié implique la sortie rapide du centre d’hébergement d’urgence et, par conséquent, la nécessité d’un accès à l’emploi pour subvenir aux besoins financiers liés à l’accès au logement ordinaire. À ce sujet, voir Semenowicz (2024).
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List of figures
Schéma de la trajectoire no 1
Schéma de la trajectoire no 2
Schéma de la trajectoire no 3
Schéma de la trajectoire no 4
Schéma de la trajectoire no 5





