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« L’injonction à l’autonomie » (Duvoux, 2010 : 389) qui pèse de manière croissante sur les usagers de l’État social en France peut être appréhendée comme une injonction à la mobilité. En première analyse, cette mobilité attendue par les institutions désigne une trajectoire permettant à un individu de s’extraire de sa condition pour atteindre, au terme d’un parcours d’insertion ou d’intégration, une position sociale plus acceptable ou plus valorisée (trouver un emploi et un logement, développer une sociabilité convenable, etc.). Mais, précisément parce qu’elle repose sur un travail sur soi, cette attente institutionnelle de mobilité sociale en masque une autre : celle qui enjoint aux individus d’emprunter une trajectoire psychologique substituant progressivement un ensemble de dispositions à un autre, autrement dit à modifier dans un sens plus « proactif » la manière dont ils se représentent le monde social et la place qu’ils y occupent.

Visant au moins autant l’acquisition de « savoir-être » que celle de savoir-faire, cette attente de mobilité à l’intérieur de soi participe d’un mouvement plus général de responsabilisation des gouvernés que de nombreux travaux mettent au compte du « tournant néolibéral » (Jobert, 1994) opéré par les politiques publiques en Europe au cours des années 1980 et dont la montée en puissance de « l’État social actif » (Cassiers, Pochet et Vielle, 2005) constitue une illustration. L’étude des modalités d’accomplissement de ce modèle dans des dispositifs d’action publique est également bien documentée. La promotion de l’individu entrepreneur de lui-même a pu ainsi être observée dans des domaines aussi divers que ceux de la santé (Bertrand, 2013), du logement (Fol, Gimat et Miot, 2022), de la parentalité (Manier, 2018) ou encore de l’accès à l’emploi (Brégeon-Poirault, 2023).

Les travaux qui décrivent l’expansion de cette orientation normative ont généralement en commun de souligner le caractère paradoxal de l’attente formulée par les institutions concernées à l’égard de leurs publics (Bresson, 2008). D’un côté, l’injonction à se mettre en mouvement se veut émancipatrice au sens où elle vise à restaurer leur capacité à prendre possession de leur destin psychologique et social. La mobilité encouragée est celle qui doit mener l’individu de la passivité à l’activité, de l’univers du souhaitable à celui du possible, d’une vie subie à une vie choisie. D’un autre côté, l’appel à « se mobiliser », au sens de se rendre disponible à la mobilité intrapersonnelle, est normalisateur lorsqu’il revient à conformer les attentes subjectives des personnes aux contraintes que leur imposent objectivement les structures qui encadrent le monde social (le marché de l’emploi, le champ scolaire, etc.). Il peut de plus se montrer culpabilisant pour celles et ceux qui ne parviennent pas à emprunter efficacement le chemin de réussite qu’on trace pour eux. Il porte enfin le risque d’une dépolitisation de la vie publique et de la vie sociale en attribuant l’essentiel des difficultés et des souffrances vécues par les individus à leurs défaillances personnelles (Dubet, 2010).

Au-delà toutefois de cette tension entre les deux versants de l’individualisation du social, une telle « politique de subjectivation » (Ros, 2020 : 72), au sens où elle incite explicitement chacun à se proclamer sujet, s’expose aussi à la difficulté de faire la part entre les formes souhaitables et non souhaitables que peuvent prendre les processus d’autonomisation qu’elle encourage. Inviter chacun à se montrer performant dans la quête de soi ne dit rien en effet sur les limites dans lesquelles celle-ci doit se cantonner, c’est-à-dire sur la frontière qui sépare le droit de revendiquer un rapport au monde ou un mode de vie minoritaires, précisément au nom du droit de s’affirmer comme sujet autonome, et l’obligation de se conformer à l’arbitraire majoritaire parce qu’une telle revendication apparaît comme abusive ou inappropriée. Le droit pénal fixe certes par principe des frontières de ce type en bornant légalement l’espace des subjectivités qui peuvent être tolérées par le corps social. Mais il reste silencieux à propos d’une multitude de manières de voir et de conduire sa vie sur lesquelles, en l’absence de verdict juridique, les politiques publiques se prononcent pourtant quotidiennement.

Ainsi en va-t-il du terrain d’enquête sur lequel cet article prend appui afin d’illustrer la manière dont, à l’aune d’un « modèle inclusif » (Lafore, 2020 : 31) qui garantit le droit à la différence, les institutions encadrent une « mobilité existentielle[1] » (Hage, 2005 : 470) qu’elles encouragent tout en s’en protégeant. Ce terrain concerne la lutte contre le conspirationnisme telle qu’elle est menée aujourd’hui en France. Ce cas est sociologiquement intéressant pour ce qu’il montre d’un raisonnement public qui tend à s’imposer dans la construction des cibles de l’État social à « l’ère des subjectivités exacerbées » (Lafore, 2019 : 6), c’est-à-dire dans un contexte où les institutions reçoivent à la fois pour mission de faire respecter un devoir de mobilité, c’est-à-dire l’obligation pour l’usager d’essayer de devenir un autre, et pour mandat de protéger son droit à conserver son idiosyncrasie, c’est-à-dire son droit à demeurer ce qu’il est. J’essaierai de montrer que ce raisonnement, qui consiste à postuler l’existence de personnes victimes d’elles-mêmes parmi les publics cibles de l’État social, constitue une réponse au piège auquel les démocraties libérales s’estiment confrontées en se pensant prises en étau entre le spectre de la tyrannie de la majorité d’un côté et celui de la tyrannie des minorités de l’autre.

Pour ce faire, je m’appuierai sur une partie des données collectées à l’occasion d’une recherche consacrée à un dispositif de veille éducative sur Internet destiné à protéger la jeunesse des dangers auxquels l’exposent les réseaux sociaux. Le volet de la recherche qui sera exploité concerne l’étude de la construction du conspirationnisme comme problème public et objet d’action publique. La mise au jour de la « configuration problématique » (Castel, 2012 : 38) sur laquelle se fondent les politiques publiques menées dans le domaine repose sur l’analyse d’un corpus de productions écrites ou audiovisuelles, à teneur normative, descriptive ou analytique, et consacrées à la nébuleuse de « fléaux sociaux » dans laquelle cette configuration place le conspirationnisme, le complotisme ou les théories du complot en France à l’heure de la « révolution numérique[2] ».

Dans un premier temps, l’article montre comment, dans le contexte français, le conspirationnisme a accédé à l’agenda politique et institutionnel sous la forme d’une pathologie démocratique justifiant un travail républicain d’instauration ou de restauration de l’esprit critique chez celles et ceux qui en sont dépourvus.

Il montre dans un deuxième temps comment ce récit public distingue des figures de victimes (dont les conditions d’existence alimentent la crédulité) et des figures de coupables (dont le choix de subvertir l’ordre social est fait en toute conscience), c’est-à-dire des publics à l’agentivité défaillante mais ayant accès au chemin qui mène au cercle de la raison et des publics dont l’agentivité semble manifeste mais orientée vers des fins condamnables.

L’article éclaire ensuite la zone grise dans laquelle se situent les individus qui ne semblent relever ni de l’une ni de l’autre de ces catégories parce que, bien qu’apparemment dotés des attributs qui caractérisent l’agent raisonnable et bien qu’ils veillent à ne pas dépasser les limites de la « subversion acceptable » (Bonelli et Carrié, 2018 : 67), ils formulent une critique des vérités officielles qui circulent dans le débat public.

Il montre enfin comment la figure de la victime d’elle-même, qui s’abuse sur les véritables ressorts de sa conduite et n’attend sans le savoir que d’être révélée à elle-même, apparaît comme une solution pratique au problème que pose la tension, dont ces individus se font le révélateur, entre promotion et contrôle de l’esprit critique et, de ce fait, entre valorisation et censure de l’aspiration à faire valoir sa subjectivité.

En conclusion, l’article fait le lien entre cette étude de cas et d’autres terrains qui, à l’instar des politiques d’intégration et de lutte contre les discriminations, voient eux aussi se rencontrer deux orientations normatives portées par les institutions mais qui semblent contradictoires : la mobilité existentielle comme devoir et l’ancrage subjectif comme droit ou, autrement dit, le devoir de se transformer et le droit de rester soi-même. Par là, cette étude de cas entend contribuer à une réflexion plus générale sur la façon dont les démocraties libérales et leurs institutions affrontent un pluralisme normatif qu’elles sacralisent tout en cherchant en permanence à s’en protéger.

1. L’esprit critique au service de la citoyenneté éclairée

La problématisation gouvernementale du conspirationnisme s’est opérée à partir des années 2000 en France au sein d’une structure d’opportunité politique bornée par deux écueils : d’un côté, la crainte du procès en laxisme face à la menace que les « fake news » feraient peser sur la vie démocratique (Heinich, 2019); de l’autre, la crainte de se voir soupçonné d’instaurer un « ministère de la vérité » (Lordon, 2017) et d’emprunter dès lors une voie tout aussi dangereuse pour la démocratie. Une telle équation politique n’a certes rien de fondamentalement nouveau si l’on y voit le prolongement d’une question, celle des limites de la liberté de pensée et d’expression, sans doute aussi ancienne que le projet démocratique lui-même. Mais, à l’aube d’un siècle qu’inaugurent les attentats du 11 septembre 2001 (France, 2019a), le moment semble marqué par de nouvelles radicalités qui s’expriment dans de nouvelles arènes et, pour cette raison, le dilemme de la « fabrique sociale de la vérité » (Boullier, Kotras et Siles, 2021) en régime démocratique paraît aux autorités se poser à nouveaux frais.

Ces nouvelles radicalités sont celles que les médias commentent abondamment depuis une vingtaine d’années (Quintard et Lhérété, 2019), sans toujours s’accorder sur ce dont elles sont le nom mais en partageant généralement l’idée qu’il y a là, dans la libération d’une parole jugée extrémiste ou dans une série de passages à l’acte violents qui ont marqué l’opinion, les manifestations de crises (de la démocratie, des institutions, de la citoyenneté, de l’école, etc.) qu’il faut prendre au sérieux[3]. Les nouvelles arènes sont celles qu’Internet rend désormais disponibles pour le partage d’idées considérées comme fausses ou dangereuses, mais dont les autorités peinent à contenir la diffusion sous le poids des difficultés techniques que pose la régulation juridique d’un monde numérique par essence transnational (Eddé, 2018), et en raison des enjeux compétitifs soulevés par une « nouvelle économie » valorisée par ailleurs par les pouvoirs publics[4].

La recherche tâtonnante du juste équilibre entre défaut et excès de contrôle étatique de la parole publique et de la parole privée s’est en partie nourrie dans la période des débats parfois virulents qu’elle continue de susciter dans le monde intellectuel et universitaire. Le conspirationnisme a pu dans ce sens apparaître comme un puissant analyseur de controverses qui traversent le champ des sciences sociales, tour à tour accusées de se montrer trop complaisantes avec la pensée dominante sous couvert de lutte contre le complotisme (Champagne et Maller, 2012) ou, au contraire, de verser elles-mêmes dans le complotisme par leur attachement à se revendiquer comme critiques de la domination (Heinich, 2009)[5].

La voie étroite de l’anticomplotisme officiel, entre le spectre du « rappel à l’ordre » (Giry, 2022) d’un côté et celui de l’« hyper-relativisme » (Taguieff, 2021 : 10) de l’autre, ne s’est pas tracée pour autant dans un vide politique et institutionnel. L’accès du conspirationnisme à l’agenda politique en France fut et demeure structuré par les logiques de la compétition partisane, au gré de l’instrumentalisation de certaines colères sociales par des exécutifs tentés d’y voir l’occasion de disqualifier une part de la critique qui leur est adressée et par des oppositions enclines à dénoncer la censure qui frapperait par ce biais leur électorat[6]. Quant au prisme institutionnel à travers lequel s’est progressivement construite l’intervention des autorités, il puise à une source disponible et forgée par l’histoire, celle d’un récit national qui consacre l’idée qu’il existe une exception française concernant la manière dont la nation construit sa cohésion. Ainsi le complotisme fut-il envisagé, notamment à partir de 2015 en réponse aux attentats commis en France, comme une nouvelle raison de mener le combat républicain en faveur d’un modèle français de citoyenneté qui fait du citoyen éclairé, et du projet éducatif par lequel il s’émancipe des ténèbres de l’obscurantisme, l’horizon que doivent viser « les Lumières à l’ère numérique[7] ». C’est, dans ce sens, au carrefour de programmes ciblant la « haine en ligne[8] » et de dispositifs de lutte contre la « désinformation[9] » que l’Éducation nationale, sous l’égide de « l’idée républicaine[10] », s’est trouvée placée en première ligne dans le combat contre le conspirationnisme (Haderbache, 2018). Plus généralement, ce sont l’ensemble des acteurs qui sont en contact avec la jeunesse qui, au cours des années 2010, se sont vus enrôlés dans une vaste entreprise politique visant à permettre à la « nation de reprendre une partie de son destin en main », par une ambitieuse politique pédagogique érigeant la formation à l’« esprit critique » au rang de « Grande Cause nationale » (Bronner et al., 2022 : 101).

Afin de légitimer ce programme et d’en outiller la mise en oeuvre, les pouvoirs publics se sont tournés vers l’expertise a priori la plus adaptée à un prisme fonctionnaliste, voire pathologisant (France, 2019b), et avalisant l’idée que la lutte contre les idées fausses est avant tout une affaire d’éducation. À ce titre, ce sont les approches cognitivistes, et en particulier celles qui s’attachent à mieux comprendre comment des biais cognitifs affectent en permanence nos façons de raisonner, qui ont recueilli les faveurs des institutions[11]. Ce que des biais cognitifs font au raisonnement intellectuel, une (ré)éducation cognitive peut le défaire. Autrement dit, si les conspirationnistes raisonnent mal, il convient de leur apprendre à raisonner mieux : en protégeant la population de la tentation de déraisonner à laquelle l’exposent les réseaux sociaux, en adoptant les bonnes méthodes d’éducation, mais aussi en incitant chacun à prendre conscience de ses propres manquements au devoir de discernement qu’impose l’exercice de la citoyenneté. Si les géants du numérique et les médias portent bien une responsabilité dans la « dérégulation du marché cognitif » (Bronner, 2021 : 185), il revient en effet à chacun de faire l’effort de « différer des plaisirs immédiats » et d’apprendre à « domestiquer l’empire immense de [ses] intuitions erronées » (Bronner, 2021 : 350). La lutte contre le conspirationnisme est ainsi avant tout un combat intérieur contre ses propres penchants, un combat dont l’issue est une affaire de choix sur le terrain cognitif (cesser d’être crédule) mais aussi, comme on va le voir, sur le terrain moral (ne pas instrumentaliser la crédulité des autres).

2. Repérer des victimes de leur sort, désigner des coupables de leurs choix

Sur son versant éducatif, le récit privilégié par les autorités s’adresse en priorité à des individus définis par leurs insuffisances. Les conspirationnistes sont par définition des personnes qui sont sorties du cercle de la raison ou n’y sont jamais véritablement entrées. Et tout l’enjeu des recherches axées sur l’analyse des biais cognitifs est précisément, d’une part, de mieux comprendre comment se forge une telle inaptitude au raisonnement logique, d’autre part, d’en décliner les manifestations dans la vie courante, généralement avec le projet plus ou moins explicite de mettre ce savoir au service de solutions capables de leur fournir ou de rétablir ce qui leur fait défaut.

Le rapport de la commission « Les Lumières à l’ère numérique », déjà évoqué, en offre une claire illustration. Celui-ci ne néglige pas ce que la désinformation doit à l’activité des plateformes numériques et, en particulier, aux « logiques algorithmiques » que leur impose « l’économie des infox » (Bronner et al., 2022 : 13). Toutefois, le rapport attribue une place centrale aux comportements individuels des internautes dans l’accroissement du phénomène, aux processus mentaux qui en constituent le ressort fondamental et, partant, aux mesures susceptibles de renforcer l’aptitude à « raisonner librement et aussi juste que possible, autrement dit à développer l’esprit de méthode, qu’on peut aussi appeler l’esprit critique » (Bronner et al., 2022 : 88). Tout un chacun est susceptible de commettre des erreurs de raisonnement ou de faire preuve de crédulité face aux fausses croyances et, dans ce sens, toute la population est concernée par le risque d’une « déchéance de rationalité[12] ». Tout le monde n’est pas toutefois exposé au même degré à la « paresse intellectuelle » qui menace; certains d’entre nous seraient dotés d’un esprit plus « intuitif » que d’autres qui seraient, eux, équipés d’un « système de traitement de l’information » plus « réflexif » ou « analytique » (Bronner et al., 2022 : 35). De même, dans la mesure où « les personnes ayant un faible niveau de connaissances scientifiques sont plus susceptibles que les autres de croire à de fausses informations » (Bronner et al., 2022 : 34), on comprend que, selon les conclusions du rapport, il conviendra sans doute d’insister davantage auprès de certaines catégories de la population. A fortiori si l’on prend en considération le fait que

les personnes affectées par un sentiment ou une crainte de précarisation, de stigmatisation ou de déclassement sont particulièrement à risque de céder aux théories du complot […], certainement parce que les théories du complot leur offrent une grille de lecture du monde susceptible de conférer un sens à leur situation et de désigner une cause univoque aux injustices et menaces sociales dont elles se considèrent victimes (Bronner et al., 2022 : 37).

En clair, certains individus auront sans doute davantage de chemin à parcourir que d’autres pour devenir les citoyens éclairés nécessaires à « la bonne santé de notre démocratie » (Bronner et al., 2022 : 101).

Ainsi outillée scientifiquement, la lutte contre le conspirationnisme désigne donc les victimes d’un mal cognitif et social, décline les diverses raisons d’en être frappé et hiérarchise la gravité de ses manifestations cliniques. Qu’ils pâtissent d’une éducation scientifique défaillante, de conditions sociales qui les exposent plus que d’autres à la tentation de l’irrationnel, ou encore de « dispositions naturelles » qui les rendent particulièrement vulnérables[13], les complotistes sont des gens qui souffrent de ce que le monde a fait d’eux, de ce dont il les a privés, et cela justifie qu’ils soient accompagnés. Comme ce fut toujours le cas dans le récit républicain sur l’école, un tel projet repose à la fois sur un pari et sur une exigence : pari sur la capacité de chacun à accéder au monde des gens rationnels ou au moins raisonnables, exigence quant à la nécessité que chacun se saisisse de la main qui lui est ainsi tendue. Autrement dit, et en dehors des situations repérées comme pathologiques[14], tout le monde est réputé accessible a priori à un tel cheminement à condition toutefois de s’en donner les moyens, du côté de l’État en assumant sa mission éducatrice, du côté de ses cibles par un effort sur soi.

La main gauche de l’État n’est pas toutefois le seul levier sur lequel s’appuie la lutte contre le conspirationnisme. Celle-ci fait aussi appel à sa main droite, celle dont use l’État pénal lorsque les formes que prend le complotisme tombent sous le coup de la loi et des qualifications à travers lesquelles elle punit certains comportements (l’incitation à la haine raciale, l’injure et la diffamation, la diffusion de fausses nouvelles, etc.). Sur ce versant, la psychosociologie des fausses croyances et des biais cognitifs cède le pas aux sciences criminelles, et l’accompagnement d’êtres vulnérables s’efface derrière le contrôle d’individus qui menacent l’ordre social. Le projet éducatif ne disparaît pas totalement mais intervient secondairement. Il faut en premier lieu empêcher certains individus d’agir et, s’il convient de penser ensuite les conditions de leur réhabilitation, c’est moins en vue de leur réinsertion dans le cercle de la raison, ce qui vient par surcroît, que dans celui des personnes inoffensives. Avec cette logique pénale, on ne passe pas en effet que du statut de victime à celui de coupable, mais de l’acte commis sous l’empire de croyances irrationnelles à la rationalité placée au service du mal, c’est-à-dire du registre de l’erreur de jugement à celui de l’intention de nuire. On entre, autrement dit, sur le terrain de la condamnation morale. La crédulité dont certains seraient victimes se transforme en malveillance dont d’autres se rendraient coupables, de même que la rééducation cognitive à envisager pour les premiers se transforme pour les seconds en un impératif de réarmement moral et civique[15].

Si la scène judiciaire s’accommode sans difficulté de ce basculement, pour la simple raison que le droit pénal ne peut s’accomplir que sous l’hypothèse d’un libre arbitre dont, jusqu’à preuve du contraire, tous les justiciables sont supposés être dotés, il n’en va pas de même pour les sciences sociales. Et l’on comprend sans peine l’embarras de chercheurs parfois sommés de répondre à la question, exprimée ici sous sa forme la plus triviale, que cette ouverture au registre répressif induit chez certains commentateurs de la vie sociale : les complotistes sont-ils bêtes ou méchants? Le social scientist ne manquera pas d’arguments pour rétorquer que, étudiant des biais cognitifs en regard d’une définition du vrai et non pas des biais moraux en regard d’une définition du bien, la question est mal posée. Il pourra également refuser l’alternative, par exemple en affirmant que les complotistes ne sont ni stupides ni mauvais mais sont, avant tout, des gens qui souffrent[16]. Quant au juge qui serait heurté par l’idée d’exercer un magistère moral et intellectuel sur les justiciables, ou gêné de devoir arbitrer entre l’une et l’autre de ces postures, il pourra aisément faire valoir que le droit qu’il fabrique se préoccupe avant tout d’être formellement rationnel, c’est-à-dire fidèle à sa logique interne et non à des principes moraux extérieurs au droit; que, quand bien même il mobiliserait de tels principes, ils se limiteraient à ceux qu’il tire d’une morale conséquentialiste; qu’il dispose enfin de la notion de circonstance atténuante pour faire droit s’il le souhaite à des raisons d’agir qui ne relèvent pas de la seule malveillance mais peuvent procéder de la bêtise proférée en toute bonne foi.

Il demeure toutefois que le déploiement de l’anticomplotisme ne fait pas intervenir que des magistrats et des chercheurs, c’est-à-dire des acteurs qui, pour les uns, ont pour mission d’incarner son versant répressif et sont par principe dispensés de la nécessité de s’en justifier; pour les autres, ont la possibilité de ne pas s’aventurer sur le terrain normatif et, lorsqu’ils s’y risquent, de ne le faire que sur son versant éducatif. D’un point de vue narratif comme d’un point de vue instrumental, l’action publique ne peut en revanche contourner la nécessité d’articuler ces deux versants de la lutte contre le conspirationnisme et, ce faisant, de tracer la ligne de crête qui les sépare et qui distingue par là la figure de l’individu victime de son sort et celle de l’individu coupable de ses choix. Or, sur cette ligne de crête, et comme le montrent les lignes qui suivent, il y a manifestement beaucoup de monde.

3. Entre arbitraire majoritaire et menace minoritaire : la zone grise de l’esprit critique

La frontière qui sépare le volet éducatif et le volet répressif de la lutte contre le conspirationnisme départage deux types de subjectivités : des subjectivités à instaurer ou à rétablir parce qu’elles sont défaillantes, des subjectivités à contenir parce qu’elles sont accomplies mais déviantes. Le défaut d’entendement comme l’esprit (critique) mal tourné sont censés se repérer, pour ainsi dire, à l’oeil nu : le premier par ses extravagances au regard des exigences d’un bon sens supposé être la chose du monde la mieux partagée (croire aux contes de fées) et/ou des règles de la logique la plus élémentaire (penser que deux plus deux font cinq); le second par ses manquements aux principes d’une morale supposée universelle (abuser de la faiblesse d’autrui) et/ou d’une morale civique (s’attaquer aux valeurs de la République). Le passage à l’acte transgressif, qu’il soit ou non puni par la loi, n’est pas à cet égard un critère discriminant. Il constitue un facteur aggravant du mal qui frappe respectivement les naïfs (irrationnels) et ceux qui ne le sont pas (car rationnels). Il justifie de redoubler d’efforts pour rendre les uns comme les autres inoffensifs, quitte à conduire devant les tribunaux des complotistes qui, précisément parce qu’ils n’agissent pas en connaissance de cause, semblent de bonne foi. Mais c’est bien l’intention de nuire d’un côté (le complotisme comme projet), l’absence de discernement de l’autre (le complotisme comme fatalité), qui placent les individus d’un côté ou de l’autre de la politique des subjectivités ici à l’oeuvre. Le premier cas trouve une incarnation marquante dans un certain nombre de personnages publics (des responsables politiques, des médecins, des intellectuels ou encore des influenceurs ayant défrayé la chronique) auxquels, précisément parce que leur clairvoyance ne fait pas de doute, l’anticomplotisme officiel prête en dernière instance une volonté malveillante plus ou moins imprégnée de penchants paranoïaques ou mégalomaniaques. Le second cas regroupe une foule d’anonymes qui seraient la proie de telles opérations de manipulation sous le poids de leurs propres impérities[17].

En distinguant des individus qui doivent être combattus parce qu’ils savent ce qu’ils font et des individus qu’il faut accompagner parce qu’ils sont de bonne foi, une telle partition laisse toutefois ouverte une zone grise : celle qu’occupent les personnes qui ne semblent pas suffisamment naïves pour ne pas comprendre ce qu’elles font, et pas assez menaçantes ou retorses pour que leur soit prêtée la volonté de nuire. Il s’agit autrement dit de ces personnes auxquelles le procès en déraison peut difficilement être intenté au vu de leur capital culturel ou du bon sens dont elles semblent faire preuve, qui offrent peu de prise à la suspicion de malveillance parce qu’elles se défendent de toute hostilité de principe, et qui pourtant revendiquent une vision du monde qui voisine parfois dangereusement avec celle qui est prêtée aux conspirationnistes patentés. Ici aussi des personnages publics et des individus ordinaires se côtoient au titre de la critique argumentée qu’ils adressent à certains cercles de pouvoir, sans que celle-ci ne fasse pour autant offense à la raison raisonnante ou à la raison publique : des sujets qui, si l’on peut dire, n’ont aucune raison de déraisonner, ne penchent pas du côté de la dérive sectaire, du côté de la subversion politique ou du narcissisme pathologique, mais ne s’interdisent pas de pointer, par exemple, l’intentionnalité qui serait à l’oeuvre dans certaines formes relativement opaques de domination sociale ou économique émanant des sommets du pouvoir[18].

Si cette zone grise est embarrassante au regard du récit qui sous-tend les politiques de lutte contre le complotisme, c’est en premier lieu parce que, du point de vue même des données sur lesquelles ce récit prend appui, les cas concernés n’ont rien d’anecdotique. Si, comme ont pu l’affirmer certains sondages largement repris par la presse, une majorité de Français est sujette au complotisme, faut-il en conclure que les millions de personnes touchées sont toutes soit totalement dépourvues de compétences critiques, soit animées d’intentions funestes quant au souci de la vérité sur lequel le pacte républicain est censé reposer[19]? Dans le même sens, que faire du constat que partagent tous les spécialistes du domaine et selon lequel, quels que soient les griefs qu’il est justifié d’adresser aux complotistes, il faut bien admettre qu’il existe bel et bien des complots, si ce n’est en déduire qu’il n’est nul besoin d’être notoirement incompétent ou malhonnête pour se montrer parfois suspicieux à l’endroit de certaines vérités officielles[20]?

Mais, au-delà, il y a sans doute une raison plus profonde à l’embarras que suscitent ces personnages publics et ces cohortes d’acteurs ordinaires chez qui le conspirationnisme affleure sans qu’ils épousent complètement la figure du « loser » ou celle du « hater[21] ». Cette raison tient à la contradiction à laquelle ils exposent les institutions lorsque, en revendiquant la possibilité de porter une vision alternative du monde, ils mettent celles-ci aux prises avec l’injonction paradoxale qu’elles reçoivent de politiques publiques qui se veulent à la fois plus tolérantes face aux revendications minoritaires « sous l’emblème de l’inclusion » (Lafore, 2024 : 131), et plus vigilantes face aux menaces, qu’elles soient qualifiées de « communautaristes », de « sectaires » ou encore de « populistes », que certaines de ces revendications pourraient constituer. Le premier volet de l’injonction porte les institutions à garantir le droit de chacun à se construire comme sujet autonome et, plus encore, à encourager chacun à cultiver sa capacité à se comporter en entrepreneur de soi sous l’égide d’un « nouvel esprit du capitalisme » (Boltanski et Chiapello, 1999) qui a progressivement étendu aux usagers de l’État social le modèle qu’il avait imposé au salariat. Le second leur enjoint de veiller dans le même temps à ce que les subjectivités ainsi affranchies du carcan majoritaire demeurent toutefois cantonnées dans les limites d’un sens commun et d’une morale commune dont la définition est non seulement censée aller de soi, mais de plus en plus impérative au nom de la « lutte contre les séparatismes » (Hennette-Vauchez, 2022).

4. Ni incompétentes ni malhonnêtes, mais dupes de soi : les victimes d’elles-mêmes

Le clivage entre des individus supposés victimes de leur sort de complotiste et des individus supposés coupables d’avoir choisi de l’être lève en principe la contradiction. L’empowerment des premiers n’admet comme issue que leur accès au cercle de la raison puisqu’il suppose par construction que, une fois supprimées les barrières cognitives qui les en empêchent, ils auront naturellement le désir de l’intégrer. La condamnation des seconds se justifie quant à elle de l’intention de nuire qui leur est prêtée. Les individus qui se situent sur la frontière qui sépare ces deux qualifications du conspirationnisme révèlent en revanche la fragilité d’un récit qui prône à la fois le droit à la différence (quand ce n’est pas le devoir de se différencier) et le devoir de se conformer. Dans ce sens, ils constituent un puissant analyseur de contradictions qui, entre ouverture et fermeture à l’altérité, témoignent peut-être plus largement de l’ambivalence du regard que portent les institutions sur le fait minoritaire sous l’effet d’un État social actif qui s’affirme toujours plus inclusif (sur le marché scolaire, de l’emploi, des styles de vie, des spiritualités, des mobilités, etc.) tout en se montrant toujours plus sélectif, donc excluant (sur les mêmes marchés).

Pour faire face à cette difficulté, les institutions se sont donné une figure de victime à mi-chemin entre la brebis égarée et la brebis galeuse ou, autrement dit, entre la proie du destin, victime d’un concours de circonstances, et l’ennemi à combattre sur le terrain de la lutte contre la déviance politique ou morale. Cette figure s’est progressivement forgée au sein de la « nébuleuse de l’anticomplotisme » (Frigoli, 2023 : 347), si l’on entend par là cette configuration relationnelle où des acteurs, divers de par leur statut, leurs ressources ou encore leurs modes d’action, entreprennent dans différentes arènes de définir le problème à résoudre en même temps que les solutions à y apporter afin de peser sur l’écriture du récit légitime[22]. Cette victime d’elle-même se caractérise par sa fausse conscience, au sens de cette sorte d’absence à soi qui interdit à celles et ceux qui en sont frappés de percevoir ce qui va dans le sens de leur intérêt, quand ce n’est pas de leurs aspirations profondes. Sujets qui se croient accomplis mais qui n’accèdent pas à la vérité de leur être, qui retournent leur subjectivité contre leur propre épanouissement et s’aveuglent sur leur propre désir, ces individus n’attendent sans le savoir que d’être révélés à eux-mêmes ou, pour l’exprimer sans détour, qu’on leur indique ce qui est bon pour eux. Pour ces subjectivités qui se mentent à elles-mêmes, le chemin à parcourir n’est pas celui qui mène de l’ombre à la lumière ou de l’état de minorité à la faculté de penser par soi-même. Il est de l’ordre de la conversion. Convoquer à cet égard un vocabulaire qui semble emprunter à celui de la grâce peut paraître excessif ou provocateur, a fortiori à propos d’un récit qui puise en partie ses références historiques dans la pensée des Lumières et le républicanisme laïc. Mais c’est bien l’éveil des consciences qui est ici prôné, plus que l’acquisition de connaissances ou la rééducation morale. L’horizon visé ne relève pas véritablement de la pédagogie ou du soin, ni à proprement parler de la répression, mais bien de l’initiation à une forme de sagesse permettant d’échapper à la duperie de soi.

En raison de la place privilégiée qui lui est donnée dans le champ de l’anticomplotisme officiel, un personnage en particulier illustre bien cette troisième voie entre souci éducatif et souci répressif : celui du repenti. Il s’agit là d’un type de trajectoire, et donc d’un type d’outil argumentaire destiné à convaincre le public, qu’il n’est pas rare de voir mis en avant, notamment dans certains milieux rationalistes où l’on s’efforce de prendre sa part dans le combat qui se mène. Ainsi, et pour ne citer que des exemples tirés de l’univers des « debunkers[23] », en va-t-il par exemple de Mr. Sam (dont la chaîne YouTube compte 133 000 abonnés), du Debunker des étoiles (59 000 abonnés), ou encore de membres du collectif L’extracteur (24 000 abonnés), qui ont tous en commun d’avouer être d’« anciens complotistes ». Le Monde, au titre de sa propre entreprise de « debunkage[24] », a plusieurs fois mis en avant de tels profils de « repentis du complotisme » qui, sur un modèle qui n’est pas sans rappeler celui du toxicomane ayant vaincu sa dépendance ou de l’adepte de mouvement sectaire ayant renié ses anciens condisciples, doivent affronter « la difficile reconstruction après avoir tourné le dos au conspirationnisme[25] ». Mais l’on pourrait aussi évoquer le cas du sociologue français sans doute le plus reconnu et le plus écouté par les pouvoirs publics dans le domaine, qui s’est lui-même confié sur son propre passé de complotiste[26].

Ces cas peuvent paraître anecdotiques, mais ils ne le sont pas. Ils offrent l’image, publique et valorisée, de trajectoires personnelles que les institutions encouragent chez ces cohortes d’anonymes qui, ayant pris trop (ou pas assez) au sérieux l’injonction à l’autonomie qu’elles leur adressent par ailleurs, auraient par mégarde jeté le bébé avec l’eau du bain en diluant le sens commun dans l’arbitraire social. Dans ce sens, ces cas sont emblématiques d’une manière de problématiser politiquement le conspirationnisme, qu’illustre bien le recours massif à la notion de biais cognitif dans les campagnes de lutte contre le phénomène en France[27], qui exclut les explications liées à un déficit intellectuel ou à une défaillance morale individuels pour privilégier une approche moins frontale, se préservant à la fois du risque d’apparaître comme une opération d’alphabétisation pour personnes illettrées et du risque d’être perçue comme une entreprise de rééducation orwellienne. Comme on l’a vu, une telle approche comble le (large) fossé qui sépare les supposés ignorants des supposés manipulateurs. Elle donne à la fois des gages au droit à la différence et aux contraintes du vivre-ensemble. Surtout, elle répond à la nécessité pratique de pallier les limites des démarches perçues par l’opinion comme excessivement punitives ou infantilisantes. Ces limites, sur lesquelles semblent désormais s’accorder la majorité des acteurs impliqués dans la lutte contre le conspirationnisme comme le note le Conseil national du numérique lui-même (CNNum, 2021), sont de deux ordres. Premièrement, les approches qui misent tout sur la leçon de choses ou la leçon de morale semblent fonctionnellement peu efficaces car en proie aux mécanismes bien connus de la dissonance cognitive. De la même manière qu’il s’est trouvé des opposants à la politique sanitaire contre la COVID-19 pour voir dans certains consensus scientifiques non pas une raison de modérer leur critique de la « doxa », mais plutôt la confirmation de la puissance du lobby qui serait secrètement à l’oeuvre, l’anticomplotisme court toujours le risque de voir la « critique du système » se nourrir de tout ce qui semble pourtant l’invalider (Nera, 2023). La seconde limite soulève des enjeux plus directement politiques. Le risque perçu par les exécutifs qui ont à faire avec le conspirationnisme est qu’une approche trop moralisatrice, scolaire ou punitive du problème nourrisse le procès des élites au sein de la population et renforce le vote que ces mêmes exécutifs qualifient de populiste. Le risque, autrement dit, est bien qu’à l’image d’une partie des électeurs de Donald Trump ou des partisans du Brexit, le projet de mettre en oeuvre une politique légitime de la vérité scientifique soit accueilli comme l’expression d’une science illégitime de la vérité politique (Frigoli, 2025).

Dès lors, ainsi que le suggère le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (CLEMI), il convient d’« [é]viter le piège de la réfutation immédiate », car « le problème est que le complotisme se réclame également de l’esprit critique[28] ». Mais s’il se fait que, ainsi que le note le rapport du CNNum déjà évoqué, « la montée du conspirationnisme pourrait paradoxalement être envisagée comme une demande d’un renouvellement démocratique vers une meilleure prise en compte et écoute de la société civile par les pouvoirs publics, un assainissement des pratiques politiques, institutionnelles et médiatiques et davantage de cohérence entre les discours politiques et la réalité vécue par de nombreux citoyens » (CNNum, 2021 : 18), que reste-t-il comme argument aux pouvoirs publics désireux de contrer le phénomène sans pour autant souscrire à un tel agenda, si ce n’est considérer que les conspirationnistes qui ne sont ni analphabètes ni pervers sont des victimes d’elles-mêmes?

L’hypothèse de la duperie de soi apparaît, autrement dit, comme un outil pratique dont cette politique publique peut difficilement faire l’économie, à l’instar des politiques éducatives, des politiques de santé publique et des politiques pénales au carrefour desquelles elle se construit et qui assument elles aussi le fait de devoir parfois protéger l’individu contre lui-même, quitte à se voir intenter un procès en paternalisme par les cibles de cette sollicitude ambiguë. On n’est donc pas surpris que, comme l’a souvent fait la République au nom de sa mission émancipatrice (Meirieu et Guiraud, 1997) et comme elle le fait aujourd’hui au nom de la dignité de la personne humaine (Fabre-Magnan, 2007), la lutte contre le complotisme fasse grand cas d’individus censés se tromper de bonne foi quant à ce qu’ils souhaitent pour eux-mêmes. Précisément parce qu’elle doit composer avec le « pluralisme normatif » (Bernheim, 2011) qu’abritent désormais les régimes démocratiques, lesquels tolèrent qu’à « la revendication d’être quelconque [se soit] ajoutée la revendication d’être quelqu’un » (Godmer et Smadja, 2011 : 176), cette hypothèse constitue toutefois également une ressource politique propice à toutes sortes d’instrumentalisations dont, à la lumière des travaux de certains juristes (Feldman, 2008), on perçoit le principal risque : celui d’une montée aux extrêmes, du côté de gouvernants tentés d’empiéter sur les libertés publiques au nom même de l’autonomie du sujet, comme du côté de mouvements politiques ou sociaux tentés de jouer habilement de cette dérive pour contester les principes de la démocratie libérale eux-mêmes.

Conclusion

Il est frappant de constater à quel point le portrait du conspirationniste qui s’abuse lui-même quant à ce qu’il croit dicté par son libre arbitre ressemble à celui que brosse l’action publique à propos d’autres figures de la vulnérabilité, de l’altérité ou de la déviance. Parmi la galerie de personnages problématiques dont les revendications à l’autonomie semblent déstabiliser l’action publique, l’un des cas les plus emblématiques sans doute est celui de certaines femmes qui, en reprenant parfois à leur compte l’idiome du féminisme républicain, clament haut et fort qu’elles font en toute connaissance de cause le choix de porter un voile. Comme cela a pu être montré (Frigoli, 2011), c’est ici également le procès en (auto)servitude volontaire qui s’impose souvent comme formule capable de résoudre la tension entre le droit de ces personnes de se penser dans l’absolu comme des sujets autonomes, ainsi que leur apparente capacité à le faire, et la fin de non-recevoir qui leur est à ce propos régulièrement adressée dans les faits. Il est possible de voir dans cette tentative de conciliation entre des exigences opposées l’expression du profond désarroi qui touche des militants sincères, ici en faveur de la cause féministe, là en faveur de la lutte contre le racisme ou l’antisémitisme, et qui ne savent que faire de ce qu’ils voient comme des égarements d’autant plus troublants qu’ils se réclament d’une démarche d’émancipation que ces militants soutiennent par ailleurs. On peut aussi voir dans cette tentation de généraliser à certaines formes de subjectivité minoritaire l’hypothèse de la soumission (à soi-même) librement consentie la trace de l’embarras que connaissent des démocraties libérales qui s’estiment prises en étau entre deux risques politiques que ne manquent pas d’instrumentaliser un nombre croissant d’acteurs du débat public : celui de la tyrannie de la majorité d’un côté, de la tyrannie des minorités de l’autre (Frigoli, 2025). À l’échelle de l’histoire, ce ne serait toutefois pas la première fois que le progressisme républicain se heurte aux paradoxes d’un diagnostic qui, au nom de l’Universel et à des fins émancipatrices, affuble certains individus, parmi ceux qui s’estiment dominés, d’une fausse conscience dont il faut les libérer malgré eux. Et ce ne serait pas la première fois que les institutions s’en remettent à leurs street level bureaucrats pour accomplir cette impossible promesse (Frigoli, 2024).