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La thématique de la circulation et de la mobilité apparaît, à plusieurs égards, centrale aujourd’hui, qu’on l’aborde à partir des dynamiques culturelles de l’individualisme moderne ou sous l’angle du nouvel esprit du capitalisme. À l’ancrage des individus dans des liens sociaux, géographiques, familiaux, conjugaux marqués par la permanence et la durabilité, auxquelles renvoient les institutions traditionnelles, mais aussi celles de la première modernité (elles-mêmes organisées par des éléments de traditionalité tels que les rôles de genre ou la croyance candide dans le progrès et la science [Beck, 2001]), semble succéder une nouvelle manière d’être au monde caractéristique d’une radicalisation de l’expérience moderne. La mobilité des personnes entre différents mondes sociaux, différentes relations sociales (Simmel, 1999), et la circulation permanente des personnes, des savoirs, des cultures, des visions hétérogènes du monde social y tiennent une place centrale, conduisant à parler de modernité « liquide » (Bauman, 2006).

Porté initialement par un idéal du progrès (technologique, social, civique) et des valeurs démocratiques, dont participe notamment en sociologie la métaphore centrale de la mobilité sociale, l’imaginaire de la mobilité a progressivement infusé le socle moral et normatif des institutions sous des formes renouvelées du fait de l’affaiblissement de cet idéal (Barrère et Martuccelli, 2005). Les récits aujourd’hui associés au changement institutionnel sont le plus souvent porteurs de cet imaginaire mobilitaire lorsqu’ils se justifient à la faveur du « décloisonnement », de « l’inclusion » et de l’ouverture à la « diversité », de « l’agilité institutionnelle ». Cet imaginaire mobilitaire ne concerne pas seulement le travail des institutions sur elles-mêmes, il est dans le même temps porteur d’un modèle de sujet réflexif (Archer, 2012), stratège, résilient, réactif, émancipé de ses liens d’appartenance et capable de « naviguer » dans un monde mouvant et en réseaux (Castells, 1998), de saisir les occasions qui se présentent.

L’intention heuristique de ce dossier consiste à interroger et à documenter les formes pratiques de cet imaginaire institutionnel de la mobilité, appréhendé comme modèle culturel ou idéologique (à travers les valeurs et modèles du bien associés à la mobilité), mais aussi comme instrument de gouvernement des conduites. Il s’agit d’éclairer ces mobilités, qu’elles concernent les circulations physiques ou les dispositions psychiques à la réflexivité et qui se déploient, de manière apparemment paradoxale, dans un contexte sociétal marqué par l’affaiblissement de la mobilité sociale et la cristallisation des inégalités sociales.

L’idée directrice du numéro : vers une recomposition de l’idéal mobilitaire dans et par les institutions

L’hypothèse transversale documentée par ce numéro thématique est la suivante : l’imaginaire mobilitaire se recompose aujourd’hui en s’articulant autour de l’une des valeurs centrales de nos sociétés, celle de l’individu. Mais cette valeur s’inscrit désormais dans deux registres profondément différents. D’une part, le registre libéral-démocratique, qui met l’accent sur le droit des individus à se définir par eux-mêmes, appelant la responsabilité sociétale d’en assurer au maximum la possibilité pour tous. D’autre part, le registre néolibéral, qui vise à configurer le monde sous la forme d’un marché planétaire où doivent pouvoir circuler librement les entreprises, les capitaux, les moyens de production, selon une logique de puissance génératrice de précarité et d’inégalités. À charge pour les personnes de s’adapter à cette configuration en étant elles-mêmes mobiles et réactives, ou sinon d’en subir les conséquences, rapportées à leur responsabilité personnelle.

Ce dossier met par ailleurs en lumière, pour chacun de ces deux registres, le caractère dual de cet imaginaire mobilitaire, entre la mobilité et la circulation comme idéal d’une part, et leurs déclinaisons respectives en tant qu’injonction, norme et contrainte, d’autre part. Autrement dit, l’idéal mobilitaire constitue, d’un côté, une aspiration, voire un bien pour les individus à travers la liberté de se définir soi-même par-delà les assignations identitaires, liberté soutenue par les droits civils, politiques, sociaux et culturels de l’individu, etc. Mais, d’un autre côté, le paradigme mobilitaire revêt un versant normatif qui peut s’incarner aussi bien dans une injonction à la circulation et à la mobilité que dans différentes formes de régulations contraignantes, voire d’empêchements au regard des orientations socialement dominantes et des jugements appliqués à certaines catégories de population. Cette dualité a partie liée avec le fait que les enjeux relatifs à la mobilité et à la circulation s’inscrivent toujours dans des rapports de domination sociale et politique et renvoient à des formes d’exercice du biopouvoir, que ce soit sous l’angle géographique des déplacements physiques ou des modalités d’occupation et d’appropriation des espaces et des lieux, ou encore du point de vue des représentations des liens sociaux et des attentes sociales en matière d’attitudes cognitives et mentales, de savoir-être et de conduites. La mobilité et la circulation sont inscrites dans et encadrées par des logiques sociales dominantes, elles doivent se conformer à des normes et à des codes. Et ces logiques contraignantes peuvent autant s’orienter vers la régulation des circulations que vers la fixation des personnes.

Aux côtés des notions de mobilité et de circulation et des notions inverses d’empêchement et d’enfermement, celle d’ancrage apparaît tout aussi nécessaire pour concevoir et qualifier certaines réactions sociales allant à rebours des modes d’existence prescrits. La mobilité comme modèle culturel ou idéologique dominant et comme exigence sociale peut dans certains cas susciter l’aversion et le rejet de la part d’individus recherchant au contraire des formes de stabilité, perçues comme une source de sécurité ou de sens. Aussi la quête d’ancrage est-elle pensée, dans ce dossier, comme l’expression de l’agentivité des individus à travers la constitution d’attachements symboliques (territoriaux, culturels, identitaires) qui se construisent en réaction à l’imaginaire mobilitaire et aux injonctions à la circulation. Cette quête est parfois associée au développement d’une forte critique sociale à l’égard des modes de vie inspirés par l’imaginaire mobilitaire (circulation planétaire des marchandises, surconsommation, tourisme de masse), lesquels sont intrinsèquement liés à un modèle de développement fondé sur le critère de la croissance économique, dont les effets indésirables sur les ancrages écologiques sont désormais dénoncés.

Ce dossier interroge le phénomène social des circulations et mobilités à travers une problématique centrée sur le concept d’institution (Bonny et Demailly, 2012; Giuliani et Bonny, 2012; Laforgue, 2022), saisi à partir de trois entrées. La première, relevant d’une socioanthropologie du monde contemporain, appréhende les dynamiques et processus sociaux à travers lesquels des circulations et mobilités sont instituées socialement et deviennent des éléments constitutifs des rapports sociaux, les sources d’impulsion de ces transformations renvoyant à des acteurs sociaux variés. Sur un deuxième plan, l’analyse se centre plus spécifiquement sur les différentes institutions publiques établies (éducation, santé, travail social, police, etc.) qui impulsent certaines de ces transformations ou qui se reconfigurent face à elles, et sur la manière dont cela se décline au sein des organisations, des groupes professionnels, des interactions avec des publics cibles, des situations pratiques de décision et d’action. Enfin, la troisième entrée vise les politiques publiques qui, à travers leur capacité spécifique d’institutionnalisation, notamment par le droit, les réglementations et l’ensemble des régulations administratives, policières et judiciaires, participent de ces dynamiques de renforcement des circulations et mobilités, mais aussi de leur face inverse, soit le contrôle, l’empêchement et la fixation des personnes, ou encore de leurs contreparties, à savoir l’ancrage et la stabilisation.

Trois axes de problématisation des rapports institutionnels entre circulations et ancrages

Trois axes de réflexion principaux structurent ce numéro, portant respectivement sur les processus d’institution de nouveaux modes de circulation dans les sociétés contemporaines, sur les régulations, contrôles et empêchements institutionnels des circulations, et enfin sur la manière dont la dialectique entre circulations et ancrages fait l’objet d’un traitement institutionnel. Chacun des articles réunis dans ce dossier s’inscrit dans un ou plusieurs de ces trois axes.

Au croisement d’évolutions culturelles et des transformations de l’esprit du capitalisme, un premier axe analyse la manière dont s’instituent et souvent s’institutionnalisent de nouveaux modes de circulation. Culturellement, on peut souligner des aspirations à la densité et à la diversité (Francq, 2003), à la multifonctionnalité, à la fluidité, à l’ouverture d’une pluralité d’options ou de possibles, à l’inclusion de chacun quelles que soient ses spécificités, associées notamment à des dynamiques de singularisation (Martuccelli, 2010). Par ailleurs, dans de nombreux domaines de la vie sociale (l’emploi, les relations interindividuelles) s’impose un style de vie fondé sur un investissement fragmentaire et discontinu dans les relations. Cette nouvelle manière d’être au monde a partie liée avec les transformations de l’esprit du capitalisme (Boltanski et Chiapello, 1999). Dans un monde en réseaux (Castells, 1998), où la capacité à nouer des relations représente un avantage, la fixité versus la mobilité des personnes constitue un enjeu des rapports de domination. Dans le monde connexionniste, la mobilité, la capacité à circuler entre les espaces géographiques, les savoirs et les personnes est une qualité des « grands », qui développent des compétences fortes en matière de multiterritorialité (Haesbaert Da Costa, 2004), alors que les plus faibles se trouvent d’abord caractérisés par une fixité contrainte ou, inversement, une mobilité subie (Davis, 2006; Schmoll, 2020). La circulation n’est pas à comprendre uniquement d’un point de vue géographique, mais également d’un point de vue culturel et mental, en lien souvent direct avec des technologies, comme en témoigne l’expression métaphorique « naviguer sur Internet ». La diffusion accélérée des technologies de l’information et de la communication a radicalement transformé des pans entiers de nos vies en très peu de temps, qu’il s’agisse du téléphone mobile, de l’ordinateur portable, des messageries électroniques, des réseaux sociaux en tous genres, des abonnements à des plateformes de téléchargement ou, plus récemment, de l’intelligence artificielle. Les usages sociaux associés à ces technologies génèrent à la fois de nouvelles aspirations et de nouvelles normes et exigences sociales en matière de compétences de circulation – qu’il s’agisse de dextérité, de maîtrise des codes, de passage accéléré d’un cercle social à un autre, de rapidité de réaction, etc. –, et en conséquence de nouvelles formes d’exclusion. Une autre manière d’instituer la circulation passe par les incitations à la prise d’initiatives, à la saisie d’occasions, typiques de la cité par projets (Boltanski et Chiapello, 1999) et du néolibéralisme. Cela va de pair avec une injonction à la responsabilisation du sujet mobile, assortie de supports d’empowerment centrés sur le développement des aptitudes individuelles requises par la mise en forme productiviste et marchande du monde (Bacqué et Biewener, 2015). L’accent permanent mis sur l’innovation, qui a remplacé la figure du progrès, génère des dynamiques d’accélération qui constituent aussi de nouvelles formes d’aliénation (Rosa, 2010; 2012). Ce premier axe renvoie donc aux contributions de ce numéro portant sur différentes dimensions : les dynamiques et processus sociaux qui tendent à valoriser, à promouvoir ou à imposer un modèle culturel ou idéologique fondé sur la circulation des individus, des identités, des idées; la manière dont ce modèle est institué et institutionnalisé (justifications, normes, occasions, contraintes pratiques, etc.), puis décliné selon les contextes, les situations, les enjeux et le mandat des institutions considérées; la traduction de ce modèle sur le plan des vecteurs, des rhétoriques, des valeurs, des dispositifs, des pratiques; les principaux acteurs qui l’impulsent.

Un second axe de réflexion traversant ce numéro consiste à analyser l’ensemble des formes institutionnalisées de contrôle des circulations, qu’elles relèvent de régulations des circulations et mobilités ou, à l’inverse, de fixation des personnes, des idées et des identités. Les régulations des circulations et mobilités à l’égard de populations ou de comportements jugés indésirables peuvent aussi bien prendre la forme d’entraves et d’empêchements que de circulations et de mobilités forcées, comme le montre par exemple le cas des personnes en situation d’itinérance (Parazelli, 2021) et des conceptions aujourd’hui dominantes des espaces publics (Margier, 2017). Ainsi, l’institution policière est un agent de contrôle des circulations physiques, mais aussi, de plus en plus, numériques. D’autres logiques institutionnelles organisent l’enfermement des publics, par exemple les centres fermés pour demandeurs d’asile, les camps de travail (Agier, 2014), les lieux de contrôle de l’agir en matière de santé mentale. Et bien sûr la prison, qui interrompt les parcours de mobilité physique tout en ouvrant parfois des portes sur des micromobilités sociales par la formation ou les activités culturelles. Ces modalités variées de contrôle des circulations et d’emprise institutionnelle et organisationnelle peuvent se manifester aussi à travers des injonctions en apparence contradictoires, mais qui relèvent de logiques sociales cohérentes valorisant d’un côté la circulation, la mobilité des savoirs et des personnes, mais recherchant de l’autre la fixation des individus dans des activités et une permanence dans l’investissement de ces derniers. Cette articulation entre circulation et fixation participe en particulier d’un processus d’institution des individus en tant que corps, subjectivités, relations, identités, motivations et aspirations (cf. l’exemple des algorithmes visant à canaliser la circulation des personnes dans le monde numérique). Plusieurs articles de ce numéro étudient comment cette articulation entre circulation et fixation se présente dans différents domaines et en identifient les enjeux. Par ailleurs, à côté des formes de circulation et de fixation attendues par les institutions, plusieurs contributions permettent de discerner des ruses, des tactiques (Certeau, 1990), des résistances de la part des acteurs. Dans quelle mesure et de quelles manières échappent-ils aux contrôles exercés sur leurs circulations? Inversement, comment les individus situés en bas de la hiérarchie sociale, contraints à la fixité par leur encastrement dans telle ou telle institution, parviennent-ils à réaliser malgré tout leurs aspirations à la circulation? Et peut-on repérer des formes de circulations minoritaires, bâtardes (Hughes, 1997) par rapport aux normes de circulation instituées?

Un troisième axe d’analyse concerne le traitement institutionnel de la tension et de la relation dialectique entre circulations et ancrages. En effet, la valeur sociale accordée à la circulation, l’exigence accrue de circulation et de mobilité peuvent être génératrices d’incertitude, de risque, d’angoisse parfois, et aller de pair avec des aspirations inverses à la stabilité, à l’appropriation des espaces et des lieux, à la maîtrise des univers sociaux dans lesquels chacun évolue : univers familial ou amical, univers professionnel, univers technologique, etc. Cela s’est par exemple manifesté à travers les aspirations à changer de rythme de vie exprimées durant le confinement lié à la COVID-19. De même, les préoccupations écologiques valorisant l’ancrage dans des liens, des territoires, des activités (le refus de prendre l’avion, le militantisme en faveur de la « restauration lente » et plus largement de l’alterconsommation) constituent une critique adressée au nouvel esprit du capitalisme. L’ancrage peut aussi se manifester sous la forme de nouveaux mondes sociaux offrant des savoirs, des références, des codes, des identités sociales communs aux participants, comme l’inscription des individus dans des groupes virtuels sur les réseaux sociaux. Ces dynamiques génèrent des tensions suscitées par la coexistence d’injonctions à la circulation et d’aspirations à la stabilité, à l’ancrage. Si les tensions liées à la pluralité normative et axiologique dans les institutions ne doivent pas nécessairement être pensées en tant que problème (Bonny et Demailly, 2012), elles peuvent toutefois générer différents types de difficultés et de mal-être du fait d’un déficit de traitement institutionnel (Dubet, 2002). Elles peuvent aussi déboucher sur une visée d’articulation équilibrée entre circulations et ancrages, mobilité et stabilité. Plusieurs contributions de ce numéro s’intéressent ainsi aux supports institutionnels qui favorisent cette relation dialectique entre des dynamiques de circulation et des logiques inverses centrées sur la stabilité et l’ancrage.

Présentation des articles

L’article de Gilles Frigoli aborde les orientations normatives contradictoires qui innervent les institutions contemporaines dans le cadre de l’individualisme libéral-démocratique et de l’État social actif : d’une part, le droit, voire le devoir pour chacun d’être psychiquement mobile, c’est-à-dire de se définir par soi-même, de choisir librement sa vie et d’affirmer sa différence; de l’autre, la nécessité de maintenir l’ensemble des sujets dans « les limites d’un sens commun et d’une morale commune », qui peut conduire à restreindre ce droit. L’injonction à la mobilité peut ainsi se révéler paradoxale lorsque les agents institutionnels considèrent que les bornes de l’acceptable sont franchies. Certains publics, qui sont jugés verser dans le conspirationnisme, peuvent en effet être catégorisés comme victimes d’une insuffisance de développement de l’esprit critique, appelant une démarche éducative. D’autres, considérés comme malveillants et menaçant l’ordre social, appellent plutôt une réponse répressive et pénale. Mais un troisième type de public vient davantage mettre en difficulté les institutions : celui constitué des personnes qui, d’une part, manifestent clairement leur aptitude à se situer dans le cercle de la raison et, d’autre part, peuvent difficilement être soupçonnées de chercher à nuire, mais qui déploient néanmoins des critiques des orientations et des discours dominants que les institutions jugent relever du conspirationnisme. Comment concilier dans un tel cas à la fois le respect du libre arbitre et de la mobilité mentale et psychique, l’injonction à l’inclusion et à la protection de la diversité et du droit des minorités, et enfin la nécessité d’imposer des limites au droit à la différence lorsqu’il est jugé problématique au regard de la normativité dominante? L’auteur soutient que c’est par l’intermédiaire de la figure de la « victime d’elle-même » – et de sa « fausse conscience » – que les institutions vont développer ici une politique anticomplotiste, à travers le recours à la notion de biais cognitif, cherchant ainsi à éviter d’être perçues soit comme trop infantilisantes, soit comme trop répressives face aux circulations mentales des individus. Mais cette approche est éminemment fragile et peut prêter le flanc à la critique, notamment d’un empiétement abusif sur les libertés et d’une censure des opinions dissidentes.

L’injonction sociale à la mobilité de soi est également repérable dans la politique scolaire à visée inclusive étudiée par Laurent Bovey et Frédérique Giuliani. Elle prend ici la forme d’une exigence adressée aux individus d’engager un « travail sur soi », posé comme condition préalable à toute forme d’inscription sociale (nommée « insertion professionnelle » ou « inclusion sociale »). Cela s’est traduit par la création d’une myriade de « dispositifs interstitiels », à mi-chemin entre l’enseignement ordinaire et les structures séparées de l’enseignement spécialisé. Cette nouvelle organisation scolaire est animée par un idéal mobilitaire censé neutraliser les effets pervers de l’assignation sociale et identitaire produits par l’organisation scolaire habituelle, fondée sur la séparation et la ségrégation. Il s’agit de permettre aux élèves de se mouvoir et de circuler entre les différents dispositifs menant idéalement à la classe ordinaire. Cependant, les auteurs montrent que, si changement organisationnel il y a, en revanche ces nouveaux dispositifs ne traduisent pas un changement institutionnel. La circulation des élèves entre les différents dispositifs est en effet moins liée à la notion d’accessibilité, qui serait le fruit d’un travail de l’école sur elle-même, ses normes, ses fonctionnements, ses attentes, qu’à celle de mérite personnel. La mobilité des élèves est avant tout pensée par les professionnels comme une mobilité de soi, caractéristique d’un modèle de sujet « entrepreneur de lui-même ». La circulation des élèves entre les dispositifs, qui est devenue une norme, est ainsi perçue comme le résultat de leur capacité à « se prendre en main », « à rebondir », « à s’investir dans des projets réalistes ». Les auteurs montrent que, dans les faits, ces dispositifs constituent des « supports fictifs » (Gaillard, 2023) et ne jouent pas vraiment leur rôle de « levier » pourtant nécessaire à une mobilité effective vers la classe ordinaire et à une véritable mobilité sociale, la plupart des élèves en demeurant durablement captifs. En revanche, l’analyse de certaines trajectoires individuelles montre que parfois certains élèves parviennent à réaliser une « mobilité buissonnière », en instituant des ancrages locaux qui se situent en dehors des parcours d’insertion institutionnalisés. Ils s’appuient pour cela sur des relations sociales, des autruis significatifs et des lieux qui leur sont familiers, proches, autant de supports collectifs qui prennent à leurs yeux une consistance au regard de leur rôle dans leur quotidien.

L’articulation entre injonction à la mobilisation de soi et circulation contrainte entre dispositifs est également à l’oeuvre dans les trajectoires résidentielles des populations en très grande difficulté étudiées par Melaine Cervera et Rémi Le Gall. Cette contribution révèle que l’accès au logement de ces personnes dépendantes est conçu, par les politiques du logement social, à travers le développement de l’habitat collectif, lequel prend des formes très variées (lieux de vie collectifs comme les résidences sociales ou les pensions de famille, diversité de dispositifs de logements dits « accompagnés » et d’interventions sociales rassemblées sous la catégorie de « logement diffus », auxquels s’ajoutent les dispositifs liés à l’urgence, visant notamment l’accueil des personnes migrantes et des sans-abri). Les auteurs montrent que la structuration institutionnelle du logement en France est animée par un idéal mobilitaire, porté notamment par les structures associatives chargées d’accompagner les personnes vers et dans le logement, et d’étayer ce faisant leur ancrage et leur autonomisation. Cet idéal est souvent présenté par les associations selon un modèle ascendant se déployant par étapes, et menant à la stabilisation dans un logement dit « autonome ». Mais en l’absence de véritable politique soutenant le déploiement du logement social en France et permettant de sortir de ce modèle par étapes, l’accès au logement autonome, comme support de développement d’un ancrage du « chez-soi », demeure largement hors de portée pour ces populations, une majorité d’entre elles se trouvant ballottées à travers l’offre fortement morcelée de l’habitat collectif. L’examen des trajectoires et des modes d’accompagnement effectifs des personnes montre également que l’autonomie subjective sollicitée se heurte en pratique à un ensemble de cadrages institutionnels qui la limitent massivement (règlements, décisions bureaucratiques, normes du « savoir-habiter », plan de gestion des populations contraint par l’offre, etc.). Les auteurs mettent cependant en évidence des processus d’ancrage relatif dans les interstices de ces cadrages, favorisés tant par les structures d’accompagnement que par les relations tissées au fil des parcours.

Le pouvoir contraignant des institutions à l’égard des mobilités est également au centre de l’article d’Anaïk Purenne et Anne Wuilleumier, mais sous une autre forme. La mobilité est ici abordée sous l’angle physique des circulations du quotidien, théoriquement inscrites sous le prisme du droit et des aspirations légitimes à la libre circulation et à la protection de ce droit de la part de l’institution policière. Les autrices montrent, sur la base de deux enquêtes portant sur des publics très différents, qu’il en va souvent tout autrement et que, contrairement aux cas précédents, l’institution ne met pas au centre de son discours de légitimation la liberté de mouvement du sujet autonome. La première enquête concerne les interactions entre la police et des jeunes de quartiers populaires, majoritairement issus de l’immigration, dans le cadre de leurs déplacements. Elle met en évidence les multiples modalités de surveillance et de contrôle des circulations de ces jeunes par l’institution policière, au nom d’une conception très normative de ce qui est légitime. La mobilité de loisirs en dehors du quartier de résidence est étroitement contrainte, à travers des contrôles d’identité répétés, souvent redoublés d’agressivité verbale, mais aussi des formes d’intimidation et de dissuasion. L’institution contribue ainsi à entretenir « des frontières sociales et raciales ségrégatives », ce qui génère un fort sentiment d’injustice, ne débouchant cependant pas sur une capacité de dénonciation et de résistance compte tenu de l’asymétrie des forces en présence. Le seul support collectif disponible pour les jeunes concernés consiste à auto-instituer entre eux des moyens de composer avec les entraves à la mobilité. Il en va différemment pour le public de la seconde enquête, qui porte sur les réclamations adressées au Défenseur des droits en matière de circulations, principalement automobiles. Les réclamations mettent en évidence deux registres de critiques : d’une part, comme dans le cas précédent, une critique des discriminations à l’oeuvre, notamment sur des bases ethnoraciales, mais aussi de classe sociale; d’autre part, une critique de l’abus d’autorité de la part de l’institution policière et de la brutalisation des relations au nom de la tolérance zéro, mais aussi d’enjeux budgétaires (amendes), là où les citoyens attendent un souci d’améliorer la sécurité routière et d’assurer le bien-être des personnes. C’est dans cette capacité critique que le rapport à la mobilité va de pair avec un ancrage de type civique, à travers un contre-discours sur la légitimité de l’institution policière en régime libéral-démocratique. Il s’agit d’opposer à un contrôle des circulations jugé excessif ou discriminatoire une insuffisante attention à la sécurisation des circulations pour tous les citoyens dans le cadre d’un libre droit et d’une aspiration légitime à circuler.

L’article de Maïtena Armagnague porte lui aussi sur les politiques de régulation des circulations, ici les circulations migratoires, dans un contexte de restrictions croissantes et de fort contrôle social de celles-ci. L’autrice s’intéresse plus précisément à la sous-population particulièrement précarisée en attente de réponse à une demande d’asile ou déboutée en première instance. Tout en soulignant la dimension répressive des politiques institutionnelles à l’égard des familles migrantes, dont les circulations dans l’espace national territorial et les modes d’existence sont fortement contraints par les politiques migratoires, elle met la focale sur l’agentivité des populations concernées et leur capacité d’institution par le bas. L’ancrage dans le logement devient, pour ces populations dont le statut juridique est fragile et les conditions de vie extrêmement précaires, un enjeu identitaire majeur. Le lieu de vie, à savoir l’« hôtel social », relevant d’une assignation non seulement territoriale mais aussi sociale (tels ces non-lieux où sont confinées certaines catégories de populations jugées indésirables), et bien que façonné par les rapports de domination, devient levier d’un maintien de soi lorsque les familles se l’approprient. L’hôtel social ainsi que l’école font l’objet d’un investissement important centré sur l’avenir des enfants et constituent pour les individus un ancrage où ils peuvent déployer une capacité d’action sur leur propre vie, notamment à travers de menus aménagements leur procurant réconfort et apaisement. Ces lieux deviennent ainsi des supports sociaux et symboliques relativement solides, articulés et instituants, qui visent à contourner ou à contenir les effets de domination. L’autrice souligne ce faisant la nécessité de toujours penser ensemble domination et agentivité et d’analyser l’institution en acte, y compris dans les situations les plus contraintes.

L’accent sur l’agentivité des acteurs est également au centre des deux derniers articles de ce numéro. Simplice Ayangma Bonoho s’intéresse à la circulation internationale des modèles et savoirs sanitaires et à leur réception et leurs conditions d’appropriation en Afrique, plus particulièrement au Cameroun, au Gabon et en République du Congo. Se présentant comme universels, ces modèles et savoirs, associés à des normes, à des institutions et à des pratiques, sont spontanément inscrits dans un paradigme diffusionniste mettant l’accent sur leur « transfert » bénéfique aux populations des pays occidentaux vers les États africains. S’inscrivant dans un courant critique à l’égard de ce paradigme, l’auteur élabore un cadre théorique décolonial pour analyser les transformations des systèmes de santé africains à partir des multiples acteurs et vecteurs des modèles sanitaires internationaux qui interviennent dans chaque contexte étudié, et génèrent des processus d’ancrage et de localisation complexes mettant en jeu des « dynamiques de reconfiguration, de négociation et de résistance ». Les savoirs locaux ne sont plus ici simplement des croyances erronées à éradiquer, mais aussi des ressources mobilisables et des supports d’innovation ancrés dans des lieux et des contextes, articulés avec des savoir-faire, ce qui conduit à reconnaître une pluralité de rationalités médicales, se traduisant par des formes d’hybridation et d’appropriation sélective des modèles et des savoirs internationaux. Comme le souligne l’auteur en conclusion, ce changement de perspective ouvre la potentialité d’« une reconfiguration des politiques de santé fondée sur la justice cognitive, la reconnaissance des savoirs situés et une véritable approche décoloniale du soin ».

Changeant radicalement d’échelle, mais dans une perspective tout à fait compatible, Yves Bonny s’intéresse lui aussi à des formes d’hybridation à travers la notion de « tiers-lieux », qui fait l’objet d’une forte valorisation discursive depuis quelques années en France. Saisissant cette notion à l’échelle microlocale du quartier, et plus spécifiquement du quartier d’habitat social, l’auteur met l’accent sur la capacité d’innovation sociale et d’institution par le bas de trois associations de quartier se définissant ou définies de l’extérieur comme des « tiers-lieux », dans la mesure où, d’une part, elles transgressent les frontières ordinairement établies entre structures économiques, sociales et culturelles et où, d’autre part, elles dépassent les partitions entre l’espace public urbain, les équipements institutionnels de quartier et l’espace privé domestique. Se présentant comme des lieux d’accueil inconditionnel à caractère chaleureux et convivial, fortement inscrites dans leurs territoires respectifs, dédiées aux services de proximité et à l’incubation de projets multiples, pouvant faire l’objet d’une appropriation significative par les personnes qu’elles accompagnent, ces associations encouragent et favorisent l’agentivité et la mobilité de la population qui les fréquente du triple point de vue physique, mental et identitaire. La mobilité ne s’oppose pas ici à l’ancrage, elle s’y articule étroitement à travers le local et le projet associatifs comme repères et supports de même que l’ensemble des interactions qui s’y déploient ou s’y réfèrent, promouvant ce faisant une véritable citoyenneté de résidence. L’auteur montre en même temps que si l’agilité et la capacité d’innovation de ces tiers-lieux sont reconnues et valorisées par les pouvoirs publics, elles ne débouchent pas sur une transformation des politiques publiques, du fait de l’inertie de l’environnement institutionnel et d’une conjoncture marquée par des politiques d’austérité favorisant le statu quo (spécialisation fonctionnelle des équipements de quartier, logique d’affectation des ressources et de programmation d’actions par publics cibles, etc.).

Finalement, le croisement des différentes contributions permet de faire une description fine, bien que sans doute incomplète, de l’espace des possibles en matière de traitement institutionnel des mobilités et des circulations. Ainsi, entre les deux pôles extrêmes que sont les mobilités obligatoires et contraintes et les mobilités proposées mais non imposées, on trouve aussi bien des mobilités empêchées que des mobilités rectifiées, stigmatisées, des mobilités encadrées, délimitées ou encore des mobilités attendues, favorisées, soutenues. À ces rapports pluriels des institutions à la circulation correspond aussi la diversité de leurs appropriations par les individus : si certaines dynamiques d’institution et de régulation des mobilités sont subies par les acteurs ordinaires, ces derniers peuvent, en s’appuyant sur des supports sociaux qui soutiennent leurs ancrages, y résister, et parfois même déployer des ruses, altérations, détournements, braconnages, déconnectés des institutions légitimes mais pourtant instituants. Par ailleurs, différentes contributions mettent en lumière des configurations de création de contre-modèles politiques opposés aux logiques institutionnelles dominantes, qu’ils visent à dénoncer des empêchements et enfermements jugés abusifs ou à articuler de façon équilibrée mobilités et ancrages.