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Le service éducatif de l’Opéra de Montréal et l’OBNL La Gang à Rambrou collaborent depuis plusieurs années pour cocréer des spectacles opératiques. Ainsi, les artistes médiateurs de l’organisme et des chanteurs et chanteuses de l’atelier lyrique de l’Opéra animent des ateliers pour préparer ces spectacles originaux, inventifs et inclusifs. La première collaboration, en 2019, suscita de nombreuses questions de la part des membres de l’atelier lyrique qui, manquant d’expérience avec des destinataires ayant reçu un diagnostic d’autisme ou de déficience intellectuelle, se demandaient si leur manière d’animer les séances était adéquate pour susciter les apprentissages visés. Il parut alors utile pour tous les artistes médiateurs (de l’organisme et de l’Opéra) impliqués de prévoir une formation-accompagnement afin de renforcer leurs compétences pédagogiques. Il s’agissait également de favoriser l’émergence de pratiques pédagogiques communes et de coconstruire un guide pédagogique pour la médiation artistique spécialisée. En tant que professeur-chercheur au département éducation et formation spécialisées de l’UQAM déjà présent pour d’autres projets de recherche à la Gang à Rambrou, j’ai proposé de réaliser ce projet qui a obtenu le soutien du service aux collectivités de l’UQAM. C’est un projet qui correspond à l’ambition que se donne l’organisme de contribuer à la professionnalisation et à la reconnaissance sociale des artistes apprenants.

La formation a été conçue comme un processus structuré comprenant les cinq phases principales suivantes

1. Les trois séances théoriques initiales

Objectif : Établir une vision partagée du handicap et des troubles du développement et de leur prise en compte pour favoriser l’interaction et rendre accessibles les apprentissages et l’expérience artistique. Contenu des séances : A. Information générale sur la déficience intellectuelle et le trouble du spectre de l’autisme, y compris leur histoire et les principes généraux d’intervention. B. Approfondissement sur la communication et l’interaction avec des personnes vivant avec des limitations. C. Concepts de pédagogie, pédagogie adaptée et stratégies d’accessibilisation des apprentissages.

2. L’accompagnement individuel par autoconfrontation[1]

Objectif : Offrir aux artistes médiateurs l’occasion et les moyens d’analyser en détail leur propre pratique afin de l’améliorer.

Processus (10 séances : 1 pour chaque artiste médiateur) : L’autoconfrontation consiste à regarder avec le chercheur le film d’une séance conduite par l’artiste médiateur afin de déterminer ce qui était favorable ou non à ses objectifs et d’élaborer des pistes d’amélioration en accédant à ses pensées, à ses préoccupations, à ses émotions et à ses interprétations pendant l’action.

3. Les trois séances d’analyse collective de la pratique

Objectif : Constituer un « dispositif formatif de résolution de problèmes et d’ajustement collectif des pratiques ».

Processus : Les artistes médiateurs discutaient et évaluaient collectivement leurs expériences et leurs méthodes de travail.

4. Les cinq séances de coconstruction collective des ressources (le guide[2])

Objectif : Formaliser et stabiliser les données recueillies tout au long du processus pour aboutir à un guide de pratiques pédagogiques. Ce guide est destiné à soutenir le développement d’actions de formation ultérieures et à positionner le partenariat Rambrou-Opéra comme un pôle de référence.

Processus : Les artistes médiateurs ont formé des équipes pour lire les descriptions des pratiques de leurs collègues, identifier et résumer 10 idées importantes par page. Ces synthèses étaient ensuite présentées et discutées en groupe.

5. Les deux séances d’évaluation

Objectif : Ajuster le déroulement du projet aux attentes et favoriser la prise de conscience des progrès réalisés.

Ainsi, les artistes médiateurs se sont engagés dans une démarche réflexive continue sur leur propre pratique impliquant l’analyse de leur comportement, de leurs paroles, de leurs intentions et de leurs émotions en action. Ils et elles ont adopté une posture d’adaptabilité et de flexibilité face aux imprévus et aux besoins des participants. Cela leur a permis de cultiver une approche humaine et relationnelle, en se montrant à l’écoute du non-verbal, en adaptant leur langage pour qu’il soit accessible, en étant patients et en cultivant l’autonomie des personnes apprenantes. Ils et elles avaient à coeur de faire tout à la fois preuve d’exigence et de bienveillance pour pousser les personnes apprenantes à progresser tout en respectant leurs limites, en valorisant leurs efforts sans oublier d’encourager la créativité singulière des artistes apprenants en soutenant leurs initiatives et en transformant leurs « faiblesses » en forces.

L’ensemble de la démarche a nécessité de participer activement à la mutualisation des savoirs au sein de l’équipe des artistes médiateurs, notamment en partageant leurs expériences et en coconstruisant des repères et des outils pédagogiques pour que l’apprentissage soit une expérience vécue et multisensorielle, s’appuyant sur l’action, la sensation et l’imaginaire, plutôt que sur de longues explications théoriques.

En conclusion, les artistes médiateurs se sont accordés sur les principes clés d’une philosophie inclusive et valorisante de l’apprentissage artistique. Ils et elles ont validé leur foi en l’éducabilité et la présomption de capacité partant du principe que toutes les personnes sont capables d’apprendre et de progresser, indépendamment de leurs défis. Ils et elles ont opté pour la reconnaissance et la valorisation de la créativité et des singularités en cherchant à faire émerger des « êtres en musique » plutôt que de simples imitateurs, en étant à l’affût des initiatives des artistes apprenants, en transformant leurs « faiblesses » en forces, et en se nourrissant de leur propre créativité. Ils et elles respectent la vulnérabilité de celles et ceux qui se livrent artistiquement en adoptant une approche humaine, relationnelle et émotionnelle dans laquelle l’accent est mis sur l’établissement d’une relation authentique et durable. Le plaisir, l’ambiance joyeuse et la synergie du groupe sont des moteurs essentiels de l’apprentissage. Le développement de l’autonomie et de l’agentivité sont recherchés en encourageant les artistes apprenants à prendre des initiatives, à partager leurs idées créatives, à faire des choix, et à prendre des responsabilités. La « reliance » et de l’« alterligence[3] » sont des concepts adoptés par l’équipe, car ils désignent la capacité à établir des liens entre différentes intelligences pour s’associer, coopérer, et s’enrichir mutuellement.

À ces principes s’ajoutent des stratégies pédagogiques adaptatives et centrées sur la personne apprenante par l’adaptabilité et flexibilité des méthodes : les artistes médiateurs ajustent leur plan de séance à l’imprévu, à l’humeur du groupe et au rythme de chaque personne. Ainsi se développe un apprentissage actif, multimodal et expérientiel par l’action, l’expérience et la sensation en utilisant des supports variés (visuels, kinesthésiques, auditifs). Les artistes médiateurs utilisent un langage accessible, en vulgarisant les notions, mais en introduisant aussi les termes précis, et en s’assurant de la compréhension des personnes apprenantes. Les séances sont structurées en étapes claires (accueil, échauffement, pratique, évaluation). Un équilibre est recherché entre des moments de nouveauté exigeants et des activités plus familières et reposantes, ainsi qu’entre la répétition nécessaire pour l’acquisition et la variation afin d’éviter la lassitude.

En résumé, ces pratiques pédagogiques visent à créer un environnement d’apprentissage dynamique, respectueux et stimulant, où la coopération, la réflexivité et la valorisation des capacités individuelles sont au coeur de la démarche artistique, dans une quête constante de compréhension mutuelle et d’enrichissement collectif, ce qui est désigné par le néologisme « alterligence ». Cela a été rendu possible par la générosité de l’engagement des protagonistes unis dans des projets artistiques exaltants tels qu’on en souhaite aux milieux communautaires et scolaires.

Sur le plan de la recherche, le projet a permis de créer une grille d’observation de l’agentivité artistique des personnes artistes apprenantes qui est employée depuis avec profit dans d’autres projets de recherche et de formation (Horvais, 2022). De plus, l’observation des artistes apprenants au cours du projet a mis en évidence leur contribution décisive à la réussite des séances de travail. Au-delà de leur engagement dans les apprentissages, onze fonctions ont été identifiées, que chaque personne réalise spontanément, et qui améliorent les séances. Cela nous a conduit à mettre en place une proposition de formation qui réponde à cette spontanéité en l’identifiant avec la personne et en lui proposant de l’approfondir, de l’améliorer jusqu’à pouvoir en faire une activité rémunérée dans le cadre des projets de l’organisme.