Cet ouvrage collectif, publié chez Duke University Press, s’inscrit dans une inflexion importante des multispecies studies en plaçant au premier plan la question de la justice multiespèces. Plutôt que de se contenter de constater ou de célébrer les entrelacements entre humains et autres formes de vie, il invite à interroger ce que ces relations produisent en termes de bénéfices, de coûts et d’asymétries. Les contributeurs font leur une question formulée par la sociologue des sciences Susan Leigh Star (1954-2010), reprise par les directeurs de l’ouvrage dans l’introduction, « Cui bono ? » (« À qui profite la situation ? »), déplaçant ainsi l’attention vers les enjeux de responsabilité, de domination et d’exclusion au sein des mondes multiespèces. Autrement dit, il ne s’agit pas simplement d’inclure les non-humains dans des cadres déjà existants. L’ouvrage invite plutôt à interroger les conditions mêmes à partir desquelles la justice est pensée, revendiquée et imposée. Ce livre ne cherche donc pas à donner une définition précise de la justice multiespèces ; en explorant différentes situations, il ouvre plutôt un espace de réflexion à propos de ses limites, de ses frictions et de ses formes concrètes. L’angle adopté s’explique par le profil des directeurs de l’ouvrage et, plus largement, par la pluralité des contributions. Eben Kirskey, anthropologue, travaille sur les sciences et la justice ; Sophie Chao, également anthropologue, s’intéresse aux intersections entre capitalisme, écologie, indigénéité, santé et justice dans le Pacifique ; enfin, Karin Bolender (aka K-Haw Hart) est une artiste interdisciplinaire, fondatrice de la plateforme d’art écologique Rural Alchemy Workshop, qui explore les « histoires non racontées » des mondes vivants. Les contributions elles-mêmes sont plurielles. Au cours de la lecture, nous croisons des anthropologues, des géographes, des philosophes, des écrivains de fiction spéculative et des poètes. Malgré cette pluridisciplinarité, l’ouvrage est cohérent. L’introduction donne sa structure à l’ouvrage, en définissant l’horizon du projet tout en replaçant l’entreprise dans l’histoire des multispecies studies. Ainsi, les directeurs ancrent le projet dans l’héritage de Donna Haraway (multispecies justice) et d’Anna Tsing (arts of noticing), en soulignant l’importance de prêter attention aux êtres et aux milieux habituellement oubliés (zones toxiques, espaces délaissés, espèces jugées nuisibles). Ils rappellent également, en mobilisant les travaux de Kim TallBear, que les catégories occidentales (nature et culture, humain et non-humain) ne sont pas neutres et peuvent accompagner des violences coloniales (la notion même de « non-humain » est problématique, et est d’ailleurs parfois abandonnée en raison de sa définition sur la base d’un défaut). Enfin, les auteurs reviennent sur un enjeu méthodologique central, celui de la représentation. En effet, élargir la justice implique un risque de « ventriloquie », notion empruntée à l’anthropologue Arjun Appadurai, c’est-à-dire d’être tenté de parler à la place d’autres êtres. L’ouvrage se compose de dix chapitres et d’un glossaire intitulé « Species of Justice », qui revient sur certaines notions propres à la justice multiespèces. Trois poèmes de Craig Santos Perez, poète chamorro engagé dans les questions écologiques et décoloniales, ponctuent également la lecture. Parmi les chapitres les plus éclairants, celui consacré à la justice spectrale offre une perspective originale. Dans une vignette ethnographique qui se déroule dans le Kumaon (Himalaya central, Uttarakhand), l’anthropologue Radhika Govindrajan suit Bina, hantée par l’esprit de son boeuf, Gattu, mort après avoir été abandonné par un homme à qui elle l’avait confié. L’apport théorique se construit progressivement : certains torts ne se laissent pas traiter comme des événements clos (punition, compensation, indemnisation). Certaines injustices persistent et se répètent tant que la relation n’a pas été réparée. La hantise devient un opérateur social et moral, créant des …
Chao Sophie, Karin Bolender et Eden Kirksey (dir.), 2022, The Promise of Multispecies Justice. Durham, Duke University Press, 284 p.[Record]
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Mehdi-Benjamin Quittelier Département d’anthropologie, Université Laval, Québec (Québec), Canada
