La valeur d’un médicament ne se réduit ni à son efficacité clinique ni à son coût : elle résulte de l’interaction entre des dimensions économiques, sociales et culturelles qui construisent sa perception et déterminent son inscription sur les marchés mondiaux. Dans Living Worth, l’anthropologue médical Stefan Ecks (2022) montre comment la valeur des médicaments se construit à travers les façons dont les sociétés définissent le soin. Au cœur de sa réflexion se trouve le concept de biocommensuration, définie comme un processus d’évaluation sociale appliqué à la vie et à ce qui l’améliore, mobilisant une pluralité d’acteurs. Il décrit celle-ci comme « une décision contextuelle visant à déterminer si quelque chose améliore ou non la qualité de vie ». Pour Stefan Ecks, la biocommensuration n’est pas seulement un exercice abstrait de comparaison, mais un processus complexe qui mène à une décision prise par les acteurs concernés. Ce processus repose sur l’évaluation, par différentes parties prenantes, comme les patients, les cliniciens et les entreprises pharmaceutiques, des similarités entre les options, de leur pertinence et de leurs effets possibles. Il souligne que la biocommensuration est une négociation située, marquée par les rapports de pouvoir, d’institutionnalisation et le contexte dans lequel ces acteurs interagissent. Ce processus renvoie aux opérations visant à mesurer, comparer ou échanger la valeur. Ensemble, ces opérations montrent comment la valeur circule et se construit entre individus, institutions et objets pharmaceutiques. Enfin, l’anthropologue étend la notion de valeur au-delà de la valeur-travail marxiste et de la valeur subjective des produits telle que théorisée par les économistes, ce qui permet de mieux comprendre comment la valeur des vies et des choses s’entremêle dans le capitalisme néolibéral. Dans Living Worth, Stefan Ecks reprend les trois formes de valeur définies par l’anthropologue David Graeber, à savoir, la valeur culturelle, linguistique et économique. Il montre que la valeur d’un médicament se construit dans un processus social, relationnel et contextuel. En étudiant l’usage de la fluoxétine (Prozac®), un antidépresseur de la classe des inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) développé par Eli Lilly, Stefan Ecks compare ses usages entre l’Inde et les États-Unis. Il montre que ce médicament, souvent prescrit en Inde pour des douleurs ou des symptômes somatiques, voit sa valeur se construire dans les interactions entre patients, cliniciens et institutions de santé. Cette dynamique s’explique par la réticence culturelle envers les diagnostics psychiatriques, le poids social de la maladie mentale et les conceptions locales du corps et du soin, qui modifient l’usage et le sens du médicament. Ces pratiques montrent que la valeur d’un médicament dépend des interprétations de la souffrance produites dans les interactions entre patients, cliniciens et institutions, ainsi que des ressources mobilisées. Issu d’un long travail ethnographique mené en Inde, notamment dans le champ de la santé mentale, et nourri de comparaisons avec les États-Unis, l’ouvrage de Stefan Ecks analyse la manière dont le néolibéralisme étend la logique de la compétition à l’ensemble des sphères de la vie, où, selon son expression, « sous le néolibéralisme, on ne vit jamais assez ». Ce système transforme, selon lui, la quête d’authenticité en un impératif d’auto-amélioration permanente, faisant du bonheur un objectif mesurable. Dans cette perspective, l’innovation devient elle-même un objet de valorisation : elle ne se mesure plus seulement à travers le progrès thérapeutique, mais selon sa propre capacité à générer de nouveaux marchés et à prolonger les cycles de profit. Stefan Ecks illustre cette logique d’innovation à travers le cas du Glivec (imatinib) de Novartis, présenté comme une thérapie révolutionnaire contre la leucémie myéloïde chronique. Pourtant, sa demande de brevet pour une version dite « améliorée …
Appendices
Bibliographie
- COLLIN J. et OTERO M., 2016. « De l’ère du Valium à celle du Prozac : publicité sur les médicaments psychotropes et pharmaceuticalisation », In COLLIN J. et DAVID P.-M. (dir.), Vers une pharmaceuticalisation de la société ? Le médicament comme objet social. Montréal, Presses de l’Université du Québec : 32-55.
- ECKS S., 2017. « Pharmaceutical Markets in India: Questioning “Monopoly” ». Anthropology Book Forum, 3 [en ligne], https://anthrobookforum.americananthro.org/pharmocracy-value-politics-and-knowledge-in-global-biomedicine/ (page consultée le 07/01/2026).
- SUNDER RAJAN K., 2017. Pharmocracy. Value, Politics, and Knowledge in Global Biomedicine. Durham, Duke University Press.

