Childbirth in South Asia. Old Challenges and New Paradoxes a été coordonné par Clémence Jullien, anthropologue au CNRS et Roger Jeffery, sociologue et professeur à l’Université d’Édimbourg de 1997 à 2020. Bien que le sujet de la grossesse et de l’accouchement aux Suds ait déjà fait l’objet de nombreuses publications en anthropologie, cet ouvrage m’a semblé important car malgré des décennies de politiques publiques à ce sujet, dans certains contextes, comme à Madagascar que je connais bien, les choses ne semblent pas réellement changer : les femmes continuent à accoucher à domicile et les matrones à être invectivées. Le livre analyse les politiques de santé globale et les stratégies mobilisées par les instances internationales pour assurer l’institutionnalisation et la médicalisation de la santé obstétrique en Asie du Sud. Si l’objectif de ces politiques est de faire régresser la mortalité maternelle, elle se déploie, à grand renfort de techniques et de coercition, générant pour les femmes, parturientes comme matrones, que ce soit en Inde, au Pakistan, au Bangladesh ou au Népal, de nouveaux maux corporels et sociaux. À travers 6 parties et 13 chapitres, les auteurs et autrices de ce livre collectif, expert·e·s en sciences humaines et sociales et/ou en santé publique, montrent comment ces politiques, mises en place à l’aube du xxe siècle, se prolongent aujourd’hui quand bien même elles se basent sur des innovations. La première partie est consacrée à la perspective historique. Les éditeur·ice·s ouvrent le livre par un état des lieux des données épidémiologiques en Asie du Sud et décrivent les réformes qui se sont succédé ainsi que l’évolution des technologies obstétriques visant à médicaliser l’accouchement. Samiksha Sehrawat revient ensuite sur l’origine de cette médicalisation dans cette région du monde, à partir des années 1920, en lien avec le modèle biomédical colonial britannique, basé sur l’hégémonie de la science en faveur des élites et des soignants (scientisme), au détriment de la tradition, des patientes (surtout rurales) et des matrones. L’autrice souligne comment l’intégration de femmes médecins britanniques dans la profession médicale – les hommes n’étant pas légitimes en matière de santé reproductive – constitue à cette époque une stratégie de faire-valoir de ce modèle. Ces femmes médecins luttaient tout à la fois pour améliorer leurs propres conditions de travail, consolider leur statut et devenir les « sauveuses des femmes indiennes opprimées » (p. 38). Ce faisant, elles ont influencé les perceptions des femmes des classes moyennes face aux pratiques des matrones, associées alors à la souillure et à la saleté. La deuxième partie interroge, dans les années 2000, la légitimité populaire des matrones au regard des effets iatrogènes des interventions médicales injustifiées dans les maternités. Fouzieyha Towghi montre comment, au Pakistan, le manque d’expériences et les violences obstétricales perpétrées par des professionnelles fraîchement formées et recrutées dans les centres de santé ou pour y orienter les accouchements, découragent les femmes d’y enfanter. Il est question notamment de trop nombreuses injections pour susciter les contractions utérines, entraînant parfois des hystérectomies. À l’opposé, malgré la diabolisation dont les matrones font l’objet de la part des autorités sanitaires, leur éthique et leur engagement dans leur travail, leur disponibilité à tout moment, y compris la nuit, sont très valorisés par les femmes. Pascale Hancart Petitet montre que, dans le sud de l’Inde, face à la pression de la médicalisation de l’accouchement qui se manifeste par la formation des « accoucheuses traditionnelles », telles que les nomment les autorités sanitaires, certaines matrones font preuve de résistance, en refusant d’y prendre part en la réinterprétant ou en combinant leurs propres savoirs à ceux reçus pendant la formation. Elle souligne qu’une forme de …
Clémence Jullien et Roger Jeffery (dir.), Childbirth in South Asia: Old Challenges and New Paradoxes, Delhi, Oxford University Press, 2021 [Record]
…more information
Elliot Fara Nandrasana Rakotomanana Institut Pasteur de Madagascar, Antananarivo, elliotfara@pasteur.mg

