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« …j’écris avec la rage aux tripes.

et le feu au cul.

le feu de l’urgence de journées qui s’implodent

manquantes les 60 minutes, les 120 minutes

celles qui changent…

jamais les autres

toujours moi

j’écris avec les idées en cavale dans une langue bipolaire.

je fais déferler mes idées dans les deux langues : anglais-français, français-anglais.

les deux langues se fondent en une

la grammaire fout le camp, mais le vocabulaire, lui, s’enfle la panse.

French-English. English-French.

because l’espace bilingue,

j’ai la langue bien pendue,

razor sharp.

je mets ma tête sur le billot.

en espérant que l’une des deux langues tranche la tête en excès.

rien.

parce que les deux langues pour moi sont dizygotes.

je suis la mère de deux fausses jumelles.

et je les aime toutes les deux pareil.

crisse. »

Chantal Nadeau, Les trouées

écrire queer et made in Québec

d’entrée de jeu et contra le titre de la revue, il n’y a pas une littérature québécoise, mais une littérature made in Québec : plurielle, dissonante, sujette et finalement subjuguée par et contre le sceau d’un nationalisme qui pratique l’asphyxie créative volontaire.

écrire autre et écrire via l’autre…

j’écris collabo.

j’échange, je troque, je traficote, j’usure les deux langues qui me forment, me gladiatorisent…

m’atrophient.

je suis plutôt dans la lutte des sens

de la bataille de la traduction, ré-imaginer les mots qui tuent

les nouvelles formules, formules sans maux.

exacerber les espaces sensoriels et affectifs jusque-là bannis

contrecarrer le non-sens politique qui nous bouffe

la langue

langue perfide qui se glisse entre l’anglais et le français…

l’anglais maudit, celui qui m’a permis d’explorer des univers créatifs en 3D…

pour mieux retourner vers mon univers du bout du monde en 2D.

des mots sur papier.

void.

« toi et moi

nous

hydre

un hémisphère

une frontière

deux terres cérébrales confinées à un corps atypique

queertypique. »

Chantal Nadeau, « La tête folle de l’hydre »

écrire queer… écrire à vif,

écrire à cheval sur deux langues.

les émotions en rouge,

celles de la rage,

de la haine

du dégoût

de la douleur

tout pour tuer la peur…

invincible, je suis invincible

queer live

je résiste à la prescription du genre, du sexe

à la police du verbe, de la parole, celle qui sans appel s’acharne au genre au nom d’une règle universelle

je préfère couler along the messiness of the words

never, never apologize…

mon écriture ne sera jamais celle des normes et de la conformité des genres

toujours celle qui geyser des craques, trous, fissures, des surfaces pas belles

la censure des mots qu’on étouffe

des mots jamais morts, toujours en sursis

en terrain hostile, je me balade avec une ID card périmée

une carte nulle qui m’expose

me dispose

expirée comme ma vie d’avant

celle obsédée par les mots morts

mais séduite toujours par les tournures sales

celles qui chargent nos mots langue de bois.

écrire queer

la langue au Québec est un espace qui se tue : dirty dancy qu’on exécute à la queu-leu-leu.

on l’aime trop ou pas assez, mais on la tripote avec gaillardise depuis des siècles

avec un doigté sadique qui ne cesse de m’étonner

j’ai réglé la guerre des langues au Québec en ignorant le reste du Canada… un débat de langues vipères… dont la quête de pureté écorche la rétine

l’écriture en souffre susurrent les anges du bilinguisme.

and? les anges m’endorment

on devrait les laisser où ils règnent, c’est-à-dire nulle part.

la relation langagière entre l’anglais et le français au Québec et au Canada est l’enfant tagué du colonialisme British & France.

une relation violente surfant sur des territoires squattés

passant en boucle les mêmes mots, les mêmes insultes, les images vides et so loaded.

une langue première, une deuxième, et puis…une bâtarde. j’affectionne la bâtarde… celle déjà condamnée avant le premier souffle,

celle qui se faufile entre les formules incendiaires.

une langue queer

qui échappe au diktat binaire

deux, trois, quatre, cinq langues

français, anglais, chinois, espagnol, punjabi

un tatouage de mots

talking back to une violence planifiée

shame, fear, disgust, anger deviennent la peau de mes os.

ma relation à ma langue-de-mer est une fraude, a sham, mais une fraude que j’assume sans honte,

no blushing (Probyn, 2005)

car j’écris avec elle, en/tre nous :

j’exécute de ma voix les mots qui me condamnent

qui me font tourner au rouge

le rouge de la honte

du rejet

basculer la réponse physique de l’opprobre en mots

so long baby

you are on your own

because

je suis fatiguée de te tenir la main

expliquer

toujours expliquer

alors que tu ne comprends rien

mais vraiment rien

tu t’obstines

avec tes promesses vides

je te silence

je parle avec l’autre de moi.

* * *

j’ai mis des cordes à me réconcilier avec les fractures langagières

me défaire du proper translation

du virage à vide

on parle toujours de deux solitudes pour décrire la relation kinky Québec-Canada

un cliché usé

qui parle de manque alors les langues vivent de leur mal-être

de leur précarité qui nous habite

qui nous expose

j’écris pour ne pas être seule

j’écris avec, contre, à côté des autres… poésie, slam, récit, nouvelles

je pense à Donna Haraway (1991), féministe, environnementaliste, cyborg devant l’infini

je relis son manifesto coup de poing sur l’urgence du collectif, de la résistance et de la pensée interdisciplinaire vis-à-vis la lutte contre l’autoritarisme capitaliste et les dérives de l’autocratie

j’en suis.

je me colle tout contre les Donna Haraway de ce monde

avec elles, contre une logique de l’espace qui punit, abrutit, réduit

l’identité n’est plus une ancre, mais une mouvance queer

contre les autres qui nous tuent

et toujours la voix qui sue

la honte

la fronde

l’horreur

la vengeance

la bravade

une voix ne suffit pas

j’ai besoin des deux

une me révèle ce que l’autre ne peut

nous sommes de la même racine

celle qui a grandi fourchue

toute croche

mais vibrante

folle,

rebelle.